L'enfer, c'est le savoir des autres.
J'ai failli me couper. C'est toujours en me rasant que m'advient ce genre de révélation. [Je promets de mettre le blog à profit pour explorer, bientôt, ce qui creuse la différence entre une femme qui se maquille – requise, dans une tension spéculaire, par le doute ontologique – et l'attention flottante, la neutralité bienveillante de l'homme qui se rase.]
Dans une société sans disciples, parce que désertée de maîtres qui revendiquent pleinement ce rang, où enseigner est une rente de situation, le savoir est détestable. Je mesure, dans un éclair, les mois, les années de ma vie que m'aurait fait gagner une pédagogie purement indicative – un strict entraînement spartiate de ma curiosité, pratiqué par des anonymes, si possible masqués, qui se seraient contentés de me signaler le monde, ses couleurs, ses extravagances, ses énigmes, ses œuvres. Un greffier aurait été commis à prendre quelques notes sous ma dictée : la formulation précise d'une question, à laquelle j'aurais été, moi et moi seul, enjoint de répondre ; une idée incidente ; un néologisme qui me serait venu pour nommer le spécimen ou l'échantillon ethnographique que l'huissier de pédagogie aurait déposé devant moi, dans le silence le plus grave.
Faute de quoi j'ai développé, depuis l'enfance, une stratégie immunitaire contre ce que je nomme la pénitence du savoir. Celle-ci consiste en de brefs et tyranniques accès d'hypersomnie. Pour ne froisser personne, je ne mentionnerai qu'un souvenir précis remontant à l'époque où je satisfaisais à mes obligations militaires. Un officier instructeur nous avait convoqués dans une salle de classe afin de nous présenter le char AMX 30, schémas et diapositives à l'appui. Non seulement j'ai immédiatement sombré dans un profond sommeil, mais j'ai rêvé – un rêve érotique dont la saisissante crudité m'a réveillé, si net que ma mémoire en a conservé les contours, le parfum, la texture.
Plus critique, devant donner un cours ou une conférence, je suis moi-même guetté par l'engourdissement si je m'ennuie moi-même (combien de fois m'est-il arrivé, sortant d'un cours, de noter quelque chose que je venais de m'apprendre). Et les deux ou trois étudiants, répartis sur une douzaine d'années d'enseignement professionnel, qui de façon chronique s'endormaient sous mes yeux me mirent à la torture. Même si, intervenant toujours le matin, j'avais lieu de leur supposer une hygiène de vie peu respectueuse des lois de la chronobiologie, j'éprouvais à leur égard une authentique compassion.
En l'absence de maîtres, apprendre seul ? Il existe un exemple au moins, à l'appui d'un tel scénario, dont on peut suivre presque au jour le jour le cheminement : Jean Henri Fabre, dont les Souvenirs entomologiques constituent le récit d'un apprentissage solitaire à la seule écoute, peu s'en est fallu, du monde et de ses merveilles.


Cet article n'a pas de Commentaires pour le moment...
Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 |
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 |
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 |
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








