blog dominique autie

 

Mardi 15 février 2005

05: 39

 

Art poétique

 

 

holland_house

 

À diverses reprises, j'ai écrit sur cette photographie et j'y fais souvent allusion. Sa reproduction de fortune est encadrée dans ma bibliothèque – et je ne suis pas certain que le visiteur de passage, qui s'en tient si souvent à un Et vous avez lu tout ça ? duquel, l'âge aidant, j'ai cessé de m'agacer, relève qu'un tel cliché, en ces lieux, lui tire une première fois le tapis sous les pieds : doit-il situer l'image de ce désastre dépassé en amont ou en aval de notre présence, à lui et moi, parmi la paix feutrée des livres qui nous entourent ?

En octobre 2001, quelques jours après la double occurrence des attentats du 11-Septembre et, ici à Toulouse, de l'explosion de l'usine AZF, j'ai proposé aux étudiants de la nouvelle promotion de BTS édition que j'accueillais de commenter l'image, dans un texte à leur convenance, à travers lequel ils seraient libres de se présenter à moi, de m'exposer les raisons qui leur faisaient trouver enviable un destin de femmes et d'hommes du livre. Ils avaient une semaine pour faire leur ce cliché et m'en restituer leur propre lecture. Manque de recul à la suite de ces deux chocs ? pudeur ? dénuement de la langue face à leurs émotions ? j'avais été frappé par l'indigence des commentaires, l'absence d'affects de celles et ceux avec qui j'allais, trois heures par semaine, cheminer durant deux années. Les personnalités se sont dessinées peu à peu, la joie de transmettre y a trouvé son compte, mais je conserve ces copies studieuses, qui suintent presque toutes une sorte d'ennui face à ce qui dut leur paraître un exercice imposé.

Il se peut qu'aujourd'hui, en désignant de nouveau cette photographie, je veuille réitérer le risque qu'elle ne glane qu'un no comment, dont je n'aurai décidément jamais la clé. À moins que j'aie déjà sous-estimé en son temps les pouvoirs de la transmission et dévoyé malgré moi ses règles les plus tacites en cherchant à instaurer un dialogue – atteint, l'espace d'une brève crise, des troubles obsessionnels compulsifs de la pédagogie participative la plus sordide : négligeant que par le seul fait d'indiquer ce cliché à l'imaginaire de quelques êtres jeunes, il se pouvait que je munisse quelques-uns d'entre eux d'un viatique qui, le moment venu, leur serait aussi précieux que cette photographie m'est, de longue date, intérieure.

[Ma propre lecture du cliché n'a cessé d'évoluer dans le temps. Ou, pour mieux dire, ce n'est pas la photo mais ma lecture qui serait bougée (la langue populaire témoigne de son génie dans de tels raccourcis syntaxiques). J'ai lu l'hypothèse que cette scène fût un casting à l'initiative des services britanniques de propagande, destiné à soutenir le moral des Londoniens comme celui des Alliés. Tant la bien-pensance contenue dans cette image saute aux yeux. Elle a longtemps bridé ma méditation, pourquoi le taire ? À force de proximité – de quasi-promiscuité, devrais-je dire –, j'ai fini par investir la posture, non de l'opérateur qui se penche sous de drap noir de sa chambre, mais d'un quatrième larron ; rien ne prouve en effet que ces trois messieurs sont purement pétris de bonnes intentions, je peux également les voir en pilleurs flegmatiques ou en agents de l'Intelligence Service (tenir tête à la tyrannie des images passe par l'exercice préalable de tels soupçons).

Congédier tout préjugé favorable à l'égard de cette photographie m'a lentement acheminé vers ce que j'éprouve aujourd'hui – provisoirement, sans doute – comme une conviction non médiatisée par ma passion pour la chose imprimée ni ma foi dans le livre en tant que media de survie de toute spiritualité massivement menacée (dans les semaines qui ont suivi l'écroulement des Twin, les librairies américaines ont connu un soudain pic de leurs ventes, dans des proportions qui ne laissent pas place au doute quant à la fonction de recours de la culture écrite). Ce que je vois et ressens tandis que mes semelles font crisser les gravats, n'a plus rien qui doive à l'humain, à notre présence, ces hommes et moi, devant les rayonnages, ni même à ceux qui ont écrit les livres que voici ou à ceux qui les ont imprimés. Le désastre nous a tous liquéfiés. Ces trois messieurs sont ectoplasmiques avant d'être anglais. En tant que collection raisonnée dans l'espace et le temps, seuls les livres ont ici une épaisseur, un poids volumique, une tenue. Ils soutiennent les étagères, non l'inverse. Ils portent physiquement le monde. Plusieurs millénaires d'activité intellectuelle sont parvenus à doter le monde de pavés et de briques en papier qui le fondent et l'étayent mieux que la pierre et l'argile cuite. Mieux que le métal des superstructures des tours new-yorkaises.

Et cessons de nous rengorger : notre pose à peu près digne parmi les ruines ne tient qu'à cette prédisposition au mimétisme qui nous fait crier avec les supporters, nous avachir devant les avachis du tube cathodique, nous amenuiser sur les sièges-baquets de nos automobiles. Ce que l'analyse transactionnelle, toute succursale des fast-foods de l'industrie psy qu'elle reste, a parfaitement compris et exploite.

Ce qui, partout ailleurs, nous courbe ici nous redresse. C'est peut-être le seul pouvoir de ce cliché – ce qui conforterait pleinement la thèse que des experts en communication de masse aient pu en concevoir l'agencement.]

 

Bibliothèque de Holland House, Londres, 22 octobre 1940. D. R.

 

 

 

livre_entrouvert_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

Commentaires:

Commentaire de: Jean-Marie [Visiteur] · http://adscriptor.com
Bonjour,

Je ne connaissais pas cette photo, qui me touche profondément, comme une symbolique du monde déliquescent où l'on vit aujourd'hui, et où l'enracinement dans la mémoire est une réponse parmi tant d'autres.
Mais ma première pensée en la voyant est une autre : http://www.agencevu.com/img/popup.asp?Image=1144&Titre=BIBLIOTHÈQUE%20NATIONALE,%20SARAJEVO,%20%20JANVIER%201994&AUTEUR=GÉRARD%20RONDEAU
L'autodafé nous guette, s'il n'est déjà là...
Une note positive : les blogs ont vu le jour, et sont là pour longtemps

Jean-Marie Le Ray

P.S. Pourquoi "Art poétique" ?
Permalien Jeudi 17 mars 2005 @ 10:32
Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://leseauxvives.blogspirit.com
" Les belles choses aussi diverses soient elles tirent leur beauté de leur participation avec l'idée de la beauté qui resplendit en elles" Platon Phédon.

C'est ainsi que me paraît le livre comme le coeur vivant de la pensée.
Objet sacré devant lequel on s'agenouille, dont on reçoit le savoir par la communion de l'esprit où le toucher du papier fait place au rêve, à l'insolite, à la pédagogie, à tout ce qui mène l'homme dans sa recherche identitaire et initiatique...
Né de la matière, il est la source matricielle au travers de laquelle l'expérience humaine nous est délivrée comme un enseignement, à la fois animus et anima, à la fois ombre et lumière. C'est dans ce contexte de "sacré" que le livre soutient les étagères, comme il soutient l'édifice de l'évolution de la pensée au travers des siècles et la définit non seulement comme un patrimoine mais comme une richesse. Le livre en ces lieux est dans son tabernacle, son temple. Le temple est détruit mais la pensée reste et les hommes la contemplent. La lumière ainsi irrigant le coeur afin de dispenser par l'outil sacré la connaissance.
Contemplation de ce qui reste après le désert de la crémation, il reste l'essentiel, les murs porteurs et l'homme le sait, il ouvre le livre et le contemple. Ainsi,le mot sacré de "l'objet", prend toute sa fonction dualiste, celui du sacrifice et celui de la force et de la renaissance. Et c'est dans cette puissance qu'il établi sa ramification arborescente et sa force.

C'est ce « livre » qui nous vient de notre intime profondeur, une métareprésentation, car il transcende la pensée non seulement dans la connaissance de l'utile, mais dans ce qu’il véhicule de symbolique et de spirituel.
L’homme crée l'art de son intimité, il crée l'écriture dans la spiritualité, il crée le livre pour transmettre et pour partager...Le livre est le plus puissant média que l’homme n’ait jamais crée, tant il véhicule de Mèmes.
La puissance du livre au travers de l'histoire, propulse ou fait ombre.
Très rapidement les dictateurs et despotes en tout genres ont voulu faire taire la pensée par la crémation publique d'ouvrages qu'ils déterminaient comme séditieux au régime en prônant. L’autodafé, une cérémonie expiatoire populaire qui engendre un summum jubilatoire, car rien n'est plus extraordinaire pour un pouvoir en place que d'écraser la libre pensée ou de se l'approprier, on en comprend la portée politique de l’élimination de cet ouvrage universel contenu l’enjeu médiatique qu’il représente.
Pour en revenir au texte qui nous a amené sur ce post en particulier le mot « douleur » que vous avez employé, m'émeut au plus au point car il fait référence à la passion qui ne peut s'exprimer que par la douleur.
Ce livre numérisé dans la barbarie, attaché aux monstrueuses machines de la « Kirtas Technologie » subit sous l'effet du Scanner la torture.
Écrasement des reliures, fragilisation des papiers, acidités, encres en souffrance à la chaleur et à la lumière. Ce livre au destin à la fois messianique et Christique, issu de ce tabernacle symbole de la tolérance entre les cultures, les langues et la civilisation, me semble être offert en pâture sous prétexte de sauvegarde du patrimoine, d'indexation, il faudra alors bientôt acheter des extraits vendus par les hébergeurs aux dérives commerciales douteuses. Si le changement de support va permettre l’accélération de l’information et son traitement à la connaissance, il faudra encore en éduquer la pratique, améliorer la lecture , mais rien ne remplacera la douceur du papier, le frémissement des pages tournées, le petit goût amidonné, les parfums d’encre et de bois fusionnés, l’admiration de l’œuvre d’art tout ce qui donne à nos yeux cette fonction du « Sacré » et saisissable, ce sens du verbe qui prend forme au cœur de nos cinq sens, le toucher, la vue, l’ouie, l’odorat et le goût qui nous apportent le plaisir, le plaisir d’être des êtres humains tout simplement.
Encore une fois l'avenir nous le dira, mais restons bien clairs, celui qui contrôle le moyen d'accès à la connaissance, et on le sait depuis l'identification des "niches sociales et culturelles humaines", l'oriente selon son inclination qu’elle soit d’ordre politique, économique ou sociale, il y a donc là un grand danger.

Mèmes : unité culturelle de base R.Dawkins « la théorie des mèmes ».
Métareprésentation : Prendre des représentations comme des objets de représentation d’en extraire ses modèles mentaux pour les manipuler mentalement.


Bonne soirée Dominique
Permalien Dimanche 3 décembre 2006 @ 19:56

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mars 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML