blog dominique autie

 

Jeudi 17 février 2005

06: 02

 

Pierre Caminade

I – Les cousinages de l'âme

 

 

pierre_caminade

 

À Madeleine Caminade.

 

Rien, nul, ne s’oppose au silence, à la parole.
Terre, mer, ici détruites. Langage ! Nous recommençons.

 

Ces vers superbes, qui constituent la sorte d’envoi à la langue, au Verbe, du Pays des étangs de la mer — le poème inaugural de son recueil intitulé Reliefs [1], qu’il m’offrit — furent, de Pierre Caminade, les premiers que je lus. En avril 1969. Sur mon exemplaire, la dédicace atteste cette date.

J’avais donc vingt ans.

L’année suivante, il m’adressa Image et métaphore [2], avec ces mots qui aujourd’hui me troublent : En hommage à l’énergie qu’il consume pour former son esprit. Je lui retourne aujourd’hui, bien tardivement, l’aveu qui lui est dû : pas un enseignant, pas un Largarde ni un Michard, pas un Gérard Genette (auquel je me suis pourtant nourri, en khâgne, dès l’année suivante) ne fut aussi simple et lumineux pédagogue. Depuis trente ans, le professionnel de l’écrit que je suis devenu, l’écrivain que je m’efforce d’être doivent à Pierre Caminade de comprendre, si ce n’est de maîtriser, l’usage de ces deux clés universelles qui équipent la boîte à outils de tout mécanicien du texte.

Si j’ai souhaité ajouter quelques lignes à l’hommage collectif qui lui est rendu aujourd’hui par la présence et la voix d’hommes et de femmes bien plus fondés que moi à le faire, c’est pour témoigner des circonstances dans lesquelles l’œuvre de Pierre Caminade m’est parvenue. Et celles-ci, j’en ai conscience, n’ont peut-être de valeur publique qu’aujourd’hui, plus qu’elles n’en auraient pu avoir il y a trente ans lorsqu’elles advinrent. Si leur évocation peut revêtir dès lors quelque pertinence, c’est à ceux qui, selon les mots que l’auteur avait inscrits pour moi sur son livre, consument de l’énergie à former un esprit — le leur, celui des autres — que j’en destinerai ce bref commentaire.

Pierre Caminade était mon cousin. Un lointain cousin par alliance que je n’avais jamais rencontré, ma famille vivant en banlieue parisienne, où je suis né. Lorsque j’ai, avec componction, fait état devant les miens de mes premières productions poétiques, ma mère a levé les yeux au ciel et invoqué son martyrologe personnel. Mais je crois entendre encore mon père me faire, en aparté, comme en secret, état de ce parent, m’encourager à lui écrire, à lui adresser ce que je croyais être mes œuvres, qui n’était que des gammes. Comment mon unique rencontre avec Pierre et Madeleine fut-elle agencée ? — la dédicace de Reliefs en fait simplement état.

L’année de ma première classique au lycée, des camarades avaient découvert que notre professeur de français, Claire Laffay, publiait des plaquettes de poésie. Ils s’en étaient procuré une et en déclamaient des passages pour se moquer de l’auteur et d’une langue qu’ils ne comprenaient pas. Je n’eus de cesse que je n’en aie acquis un exemplaire. De ce jour, j’ai moi-même osé formaliser mes premiers textes poétiques, m’en ouvrir à cette femme, qui accueillit ma démarche avec bienveillance. J’avais soudain découvert que la littérature n’est pas fatalement une langue morte. Avec Pierre Caminade, celle-ci cheminait donc, de loin, mais mystérieusement, par les liens du sang.

Je me souviens de l’émoi devant leurs livres, lus et relus non plus comme d’assommants pensums scolaires mais touchés avec le même mélange de hâte et d’effroi que, vers ces mêmes années, les premiers corps conquis de haute lutte contre ma propre peur. Je me souviens de la proximité quasi sacrée, soudain, d’une langue que je sentais remuer en moi, dont je n’avais perçu jusqu’alors que la rumeur et qui, à travers leur poème, chantait d’un son pur.

Sous prétexte de famille, des adolescents ont, depuis, partagé mon toit. J’enseigne à d’autres. J’ai guetté et guette encore chez eux l’écho de cette initiation décisive que m’ont offerte Pierre Caminade et son œuvre. J’aurais aimé répondre à leur curiosité, rendre à mon tour hommage à la voracité intellectuelle de l’une ou l’un d’entre eux, pour reprendre les mots de Pierre à mon adresse : à l’énergie que je l’aurais senti consumer à se former l’esprit. Oh, je ne dis pas à dévorer mes propres livres ! Mais, peut-être, simplement, à découvrir ceux qui colonisent le moindre pan de mes murs.

Ma pratique professionnelle me confirme, s’il en était besoin, qu’on ne se formera plus jamais l’esprit dans une certaine fréquentation des livres. C’est ainsi. Je suis certain, désormais, de n’en concevoir aucune humeur qui m’affecte au-delà de ce constat somme toute assez froid. En revanche, je ne suis pas certain que la langue — et j’ai bien dit la langue, et non la littérature — ait trouvé quelque support de substitution à ce que je nommerai ici ce « cousinage de l’âme », qui m’est, aujourd’hui plus que jamais, source d’émerveillement et de gratitude.

Ne serait-il advenu qu’une seule fois au bénéfice d’un seul lecteur, je vous confirme, cher Pierre, que la fécondité d’un tel don justifie une vie entière d’écriture et constitue la plus vivante postérité du poète.

 

[1] Repris dans Se surprendre mortel, Œuvre poétique complète, édition présentée par François Leperlier, Le Castor Astral, 2004 (18 euros) ; pp. 129 sq. [voir la chronique qui sera mise en ligne demain sur ce blog].
[2] Image et métaphore : un problème de poétique contemporaine, Bordas, 1970.

Le texte de la présente chronique, rédigé en novembre 2000, a été lu par Paul Duchein lors du colloque organisé en hommage à Pierre Caminade les 24 et 25 novembre 2000 par l'université de Toulon et du Var dans le cadre de son action « Var & Poésie ». Le volume qui rassemble les contributions à ce colloque a paru aux éditions Édisud sous le titre Présence de Pierre Caminade (2000).

Pierre Caminade, Montpellier, 1911 - La Seyne-sur-Mer, 1998. D.R.

 

Permalien

Commentaires:

Cet article n'a pas de Commentaires pour le moment...

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

juin 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML