blog dominique autie

 

Mardi 22 février 2005

05: 39

 

Open Source

[ Wara' – VI ]

 

 

angkor_vat

 

« En Occident, l'esprit a désanimé le corps. En Orient, il a dé-somatisé l'âme [1]. »

Voilà comment, nous autres Occidentaux, aimons faire montre d’une familiarité hâtive avec l’Orient ! Il suffit de mener de front, depuis plusieurs mois, la lecture patiente de quelques textes des mystiques musulmans et celle à peine moins déconcertante des Pères du désert [2], de laisser entre les pages affleurer l’empreinte de poèmes et de proses traduits du bengali, du tamoul, du sanskrit – une lente plongée, depuis cinq années désormais dans la tradition hindoue, ardue mais libre parce que solitaire –, pour douter d’emblée d’une telle formule. Elle est bien trop binaire pour être universelle (comme on le dit d’une clé qui ouvre toute les portes, d’un passe).

Je n’apporterai rien de neuf aux études de littérature religieuse comparée, rien – cela va de soi –, sinon mes maladresses de non-spécialiste, aux écoles exégétiques, rien non plus (surtout pas !) aux boulimiques des bons sentiments syncrétiques. Je me propose seulement de faire retour à ce que mes journées et mes nuits d’homme activement requis par une vie professionnelle me permettent d’aborder de textes à divers degrés fondateurs.

Comme les mythes, j’en ai la conviction, de tels textes sont un matériau que chaque génération doit actualiser – procéder à son actuation (je trouve ce terme qui, selon mes dictionnaires, équivaudrait à l’acception philosophique d’actualisation et présente l’avantage de prévenir une lecture simplificatrice de ce qui s’entend ici du fait d’actualiser un mythe, un texte « en puissance », en perpétuelle gésine).

Je parle donc de la nécessité, pour une civilisation (sauf à s’éteindre spirituellement) d’aller au-delà de la lecture et de l’exégèse : d’écrire – non de réécrire, ce qui serait d’une grande vulgarité – en permanence, en flux tendu, le texte originaire.

Il m’arrive de songer qu’en ces temps hautement critiques il n’y aurait pas mieux – pas moins – à faire, pour un écrivain qui se respecte, que de procéder inlassablement, sans plus de velléité de création, au retour sur quelques-uns de ces Textes – je ne les désigne dès lors d’une capitale que pour la clarté du propos. Comme il existe des communautés d’informaticiens qui, par-dessus les continents, mettent à la disposition de leurs confrères des logiciels Open Source, d’autres communautés d’internautes dont les ordinateurs personnels analysent, en tâche de fond, l’enregistrement des espaces intersidéraux pour y déceler le moindre signal d’une activité intelligente, d’autres encore dont les membres se perdent dans le jeu de rôle, il pourrait se constituer ainsi une communauté de lecteurs écrivants qui emploieraient le meilleur de leur loisir à faire ainsi retour sur les Textes.

Je pourrais décliner cette idée, poser quelques hypothèses quant à la façon, pour un ensemble d’individus répartis sur toute la surface du globe, de se signaler ces Textes les uns aux autres – car il est bien évident qu’il ne s’agirait pas seulement, pour un Européen, de faire retour sur la Bible de son enfance ni, pour un Indien, de s’acquitter de la besogne en improvisant une glose personnelle sur un chapitre du Mahabharata. Ce qui me semblerait fonder en droit une telle entreprise – la démarquer de tout œcuménisme, congédier toute entreprise écœurante de tourisme textuel –, c’est précisément le scrupule pétri de pietas qu’inspirent ces Textes dès qu’on les aborde hors de la clôture universitaire, d’une église et d’une quelconque spécialisation.

Il me revient que le christianisme nomme corps mystique l’ensemble de la communauté des hommes engagée dans le processus universel de la Rédemption. Et Teilhard de Chardin proposa le terme de noosphère [3] pour désigner la couche d’intelligence spirituelle qui envelopperait la planète à la façon de la vie organique aux abords de la croûte terrestre et des gaz en altitude. Le réseau qu’improvise à l’instant mon imagination aurait les qualités de l’un et de l’autre : la matérialité abstraite d’un corps mystique et la cérébralité enveloppante de la noosphère.

Au sein de cette communauté active, chacun des quelques Textes qui m’entourent ces temps-ci serait une datte tombée de l’étal du temps humain. Il me faudrait traverser le monde pour être absous de ma gourmandise par la lecture que d’autres, venus des terres où ces Textes ont germé, feraient à leur tour de ces Textes retournés. (Et je prendrais avec moi quarante d’entre nous, qui irions tirer M. Klages de son doux sommeil.)

 

[1] Ludwig Klages (1872-1956). Cité hors référence dans la notice que consacre à cet auteur l’Encyclopédie de l’Agora.
[2] Notamment Petite Philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, « Documents spirituels », Les cahiers du Sud, 1953 (disponible dans la collection de poche « Points » du Seuil ; Les Pères du désert, par Jean et Henri Brémond, collection « Les Moralistes chrétiens », (Textes et commentaires), 2 volumes, Librairie Victor Lecoffre, J. Gabalda éditeur, 1927.
[3] Je me borne aujourd'hui à introduire cette notion et le nom de Teilhard, à qui elle reste associée, sachant que les deux chroniques suivantes – celle de demain, notamment, explicitement consacrée à Pierre Teilhard de Chardin – reviendront sur le concept de noosphère.

 

Angkor Vat, bas-relief figurant une scène de guerre du Mahabharata ; source : Vasudha Narayanan.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Dondiegodelavega [Visiteur] · http://dondiegodelavega.hautetfort.com/
"Je parle donc de la nécessité, pour une civilisation […] d’aller au-delà de la lecture et de l’exégèse : d’écrire […] en permanence, en flux tendu, le texte originaire."
Je suis en partie d'accord avec cela. Je pense ici notamment au très beau "Dialogues avec Leuco" de Cesare Pavese. Il y a cependant aussi la brutale condamnation des "vieilles énormités crevées" d'Arthur Rimbaud. C'est sans doute l'expérience à l'origine du mythe qui ne doit pas se perdre, devoir des hommes de toute époque. - Et on peut la perdre aussi bien par un vil oubli que par d'hypocrites commémorations.
Permalien Mardi 22 février 2005 @ 06:13

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