blog dominique autie

 

Mercredi 23 février 2005

05: 48

 

Pour Teilhard

 

 

teilhard

 

Plus j'avance dans la lecture des quelques pensées qui tentent, ces temps-ci, de réintroduire l'impondérable du sacré sur une terre dévastée par notre folie [1], plus je m'étonne qu'aucune (sauf inattention de ma part) ne s'appuie, le moment venu, sur l'œuvre et la pensée de Pierre Teilhard de Chardin.

Cette pensée et cette œuvre sont, aujourd'hui, disponibles – je ne saurais mieux dire, ni mieux faire qu'indiquer ici, ce matin, deux de ces textes – deux accès possibles parmi tant d'autres.

Teilhard compte parmi ces prêtres catholiques qui, au début du siècle dernier, se sont portés sur le front scientifique, dans la zone de tous les dangers pour les dogmes figés qu'ouvraient la paléontologie et la toute jeune préhistoire (dans laquelle, entre autres, l'abbé Henri Breuil s'est illustré). On a cru sa démarche entachée de panthéisme, il a été interdit de publication par Rome et a respecté jusqu'à sa mort les ordres de sa hiérarchie. Face à cette mise à l'index, Toulouse peut s'honorer d'avoir été très tôt, à travers son Institut catholique, le foyer de résistance et de rayonnement de la pensée de Teilhard.

Car lire Teilhard a bien été, en son temps, un acte de liberté prospective : on le comprendra mieux si l'on songe que c'est à lui que l'on doit le concept de noosphère – l'idée qu'une couche d'information immatérielle, d'intelligence et de spiritualité, enveloppe la planète, à l'identique de la couche d'ozone. La description qu'il en donne, bien avant que quiconque eût la moindre idée de ce à quoi pourrait, un jour, ressembler un micro-ordinateur, est une parfaite description de la Toile dans ses principes fondateurs (ses usages sont une autre affaire).

Ma lecture de Teilhard culmine dans un bref texte de 1923 : tant La Messe sur le Monde [2] me semble un précipité de l'œuvre entière et de la singulière spiritualité d'un homme. Teilhard se trouve, en mission scientifique dans le désert de l'Ordos (prolongement oriental du désert de Gobi), dépourvu de tout élément matériel pour célébrer l'Eucharistie ; lui vient alors ce désir fulgurant – je tiens pour le désir même un tel élan, dans sa souveraine autorité :

Puisque, une fois encore, Seigneur, non plus dans les forêts de l'Aisne, mais dans les steppes d'Asie, je n'ai ni pain, ni vin, ni autel, je m'élèverai par-dessus les symboles jusqu'à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l'autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.

Dans un registre proche, je retiens ici un autre texte, écrit en 1931, intitulé L'Esprit de la Terre [3]. Voilà trente ans que j'offre ce passage-ci des écrits de Teilhard de Chardin – il m'est même arrivé de le lire à une activiste du féminisme de la grande époque en lui proposant d'en identifier elle-même le signataire : je me souviens de l'incrédulité qui se lit soudain sur ses traits lorsqu'au terme de la liste qu'elle déroula de femmes, auteurs de fictions ou philosophes dont j'aurais dû noter le nom sur le vif, je lui confirmai que Teilhard non seulement était un homme, mais qu'il appartenait à la Compagnie de Jésus.

Du point de vue de l'Évolution spirituelle, admis ici, il semble que nous puissions donner un nom et une valeur à cette énergie étrange de l'Amour. Ne serait-elle pas, tout simplement, dans son essence, l'attraction même exercée, sur chaque élément conscient, par le Centre en formation de l'Univers ? L'appel à la grande Union dont la réalisation est l'unique affaire actuellement en cours dans la Nature ?… — Dans cette hypothèse, suivant laquelle (conformément aux résultats de l'analyse psychologique) l'Amour serait l'énergie psychique primitive et universelle, tout ne devient-il pas clair autour de nous, pour l'intelligence et pour l'action ? On peut chercher à reconstruire l'histoire du Monde par le dehors, en observant, dans leurs processus divers, le jeu des combinaisons atomiques, moléculaires ou cellulaires. On peut essayer, plus efficacement encore, ce même travail, par le dedans, en suivant les progrès graduellement effectués, et en notant les seuils successivement franchis, par la spontanéité consciente. La manière la plus expressive, et la plus profondément vraie, de raconter l'Évolution universelle serait sans doute de retracer l'Évolution de l'Amour.

Et Teilhard conclut, à la page suivante, non sans passer par une image qui évoque la tonalité de La Part maudite (Bataille a lu Teilhard, il y fait allusion à diverses reprises) même si les perspectives divergent sensiblement :

Regardons très froidement, en biologistes ou en ingénieurs, l'atmosphère rougeoyante de nos grandes villes, le soir. Là, — et partout, du reste, — la Terre dissipe continuellement, en pure perte, sa plus merveilleuse puissance. La Terre brûle « à l'air libre ». Combien d'énergie, pensez-vous, se perd-il, en une nuit, pour l'Esprit de la Terre ?…

Ce bref passage sur l'Amour se termine par le paragraphe que voici. Relisant ces lignes et les recopiant ici, je songe que j'aurais pu choisir dans l'œuvre de Teilhard, parmi des dizaines d'autres extraits possibles, un texte moins choquant – j'entends, qui parût moins à contre-courant de ce que nous lisons ces temps-ci. Paléontologue et jésuite, Teilhard lui-même reçut de ses tutelles le reproche de se dépenser à contre-emploi. De sorte que, tant qu'à proposer quelques lignes de lui, ce sont celles-ci, assurément, qui cumulent les chances, soit de rebuter sans appel, soit de projeter le lecteur (j'ai assisté plusieurs fois à cet effet, offrant ce texte) vers une pensée qui attend qu'on en multiplie les échos.

Que l'Homme, en revanche, aperçoive la Réalité universelle qui brille spirituellement à travers la chair. Il découvrira, alors, la raison de ce qui, jusque-là, décevait et pervertissait son pouvoir d'aimer. La Femme est devant lui comme l'attrait et le Symbole du Monde. Il ne saurait l'étreindre qu'en s'agrandissant à son tour, à la mesure du Monde. Et parce que le Monde est toujours plus grand, et toujours inachevé, et toujours en avant de nous-mêmes, — c'est à une conquête sans limite de l'Univers et de lui-même que, pour saisir son amour, l'Homme se trouve engagé. En ce sens, l'Homme ne saurait atteindre la Femme que dans l'Union universelle consommée. — L'Amour est une réserve sacré d'énergie, — et comme le sang même de l'Évolution spirituelle  : voilà ce que nous découvre, en premier lieu, le Sens de la Terre [4].

 

[1] Je pense à la tension qu'un Juan Asensio – ils ne sont pas légion – déploie en ce sens, au quotidien, sur son blog, je pense également, pour ne citer que lui, à Maurice G. Dantec (sauf erreur de ma part, si m'a échappé un texte dans lequel il a mentionné Teilhard – l'une et l'autre hypothèse étant parfaitement plausibles).
[2] La Messe sur le Monde figure dans le volume d'écrits intitulé Hymne de l'Univers, Le Seuil, 1961 (disponible en collection de poche « Points »); on trouve également chez les bouquiniste une édition isolée de ce texte, publiée par le Seuil en 1965, dans un minuscule volume toilé de bleu qui, à proprement parler, tient dans toute poche.
[3] Publié dans L'Énergie humaine, volume 6 des Œuvres, Le Seuil, 1962.
[4] Ibid., p. 40-42.

Pierre Teilhard de Chardin (1881 - 1955), D.R.
Un colloque consacré à Teilhard se tiendra du 8 au 11 mai 2005 à Clermont-Ferrand au Centre diocésain de pastorale, à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. On se reportera également avec profit au site de la Fondation qui porte son nom.

 

Commentaires:

Commentaire de: alina reyes [Visiteur] · http://www.alinareyes.com
Et pour la Femme... l'Homme peut être devant elle comme l'attrait et le Symbole du Monde... c'est à une conquête sans limites de l'Univers et d'elle-même que, pour saisir son amour, la Femme se trouve engagée... elle ne saurait atteindre l'Homme que dans l'union universelle consommée.
L'Homme peut être une Béatrice pour la Femme. (J'ai écrit, comme je l'ai pu, un roman-poème pour raconter cette expérience - je l'avais d'abord intitulé "la Chasse spirituelle", avant de remplacer spirituelle par amoureuse).
La Terre dissipe sa puissance en pure perte, et nous nous consumons en vain.
Permalien Mercredi 23 février 2005 @ 10:12

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