
J'ai dit ailleurs qu'une bibliothèque privée pose à celui qui la constitue et l’entretient le même problème que les siphonophores à la taxinomie : s’agit-il d’une collectivité (d’une colonie) d’individus ou d’un superorganisme ? Une nouvelle fois, je renvoie mon lecteur au lumineux exposé que Stephen Jay Gould propose de ce débat épistémologique dans son livre Le Sourire du Flamant rose [1] :
« À première vue, Physalia est un gros flotteur auquel pendent des tentacules et ressemble donc à s’y méprendre à une méduse commune (une seule méduse). Un examen plus approfondi nous montre que cette armada flottante est en réalité une colonie de nombreuses personnes, polypes et méduses. L’intégration des différents individus de la colonie s’est tellement perfectionnée, les différentes personnes ont acquis une forme tellement spécialisée et une telle subordination à l’ensemble de la colonie qu’elle fonctionne à présent comme un individu unique, un superorganisme. »
L’intérêt de cette question n’a pas échappé aux spécialistes de l’intelligence collective (swarm intelligence) dite également intelligence en essaim [2] ; les janissaires dédiés au formatage du parc humain dans le cadre des entreprises en font désormais leurs choux gras. De sorte qu’il est peut-être encore temps de s’en approprier les perspectives les plus fécondes.
Il est frappant, en effet, que les chercheurs en intelligence artificielle et les bio-informaticiens (ne parlons pas des opérateurs en formatage des sup de co) se limitent le plus volontiers, dans la vulgarisation de leurs travaux, à l’observation quasi entomologique de leur objet, évitant d’envisager que cet objet lui-même est doué de l’intelligence susceptible de lui permettre de se constituer, à son gré, en essaim.
Je pousse plus loin le soupçon : cet accès à l’intelligence collective serait sous haute surveillance. Je pose ici non pas une affirmation péremptoire mais une hypothèse qui appelle étude et confrontation de compétences.
Qu’on ne me croie pas particulièrement attiré par les méduses (rien, en effet, ne distingue une « Galère espagnole », l’énigmatique Physalia, d’une assez vulgaire méduse). Si le texte de Stephen Jay Gould m’a tant frappé, en son temps, c’est que j’y ai pressenti une tout autre dimension qu’un simple débat d’histoire des sciences. Avant de songer que le comportement de ma propre bibliothèque – qui se joue régulièrement de moi en refusant de me restituer un livre dûment classé ou quelque signet, lettre ou photographie que je suis pourtant certain d’avoir glissés dans tel de mes livres – pouvait s’éclairer de la problématique des siphonophores, j’avais établi le rapprochement entre le superorganisme de Gould et la noosphère de Teilhard de Chardin [3].
Selon une méthode dont je ne sais me départir, j’indique seulement un possible champ de curiosité et de plaisir – et je tente, pour moi-même, d’en tirer le premier fil, prêt à faire machine arrière si le fil lâche. En la circonstance, cela consiste à m’interroger sur la nature polypeuse de tout exercice intellectuel qui renonce à se borner aux étroites limites de la personne, à me rêver siphonophore, c’est-à-dire pluriel – doté d’une curiosité hautement spécialisée mais subordonnée à une curiosité plus nombreuse, plus foisonnante, qui tire sa cohérence des singularités irréductibles qu’elle coagule, contracte et distend dans cet incessant mouvement que l’on connaît aux méduses.
Soudain, il me semble raisonnable de revendiquer cette ambivalence avant qu’un chercheur du CNRS – et, dans son ombre, un sociologue et un praticien du coaching – ne se mêle d’annexer si peu que ce soit une pensée en essaim que je pratiquerais comme M. Jourdain la prose.
[1] Le Seuil, 1988 ; pp. 74 sq. Disponible dans la collection de poche « Points ».
[2] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)
[3] Je renvoie de nouveau, pour ce concept, à l’excellent article de l’encyclopédie libre Wikipédia, dont il convient de saluer la pertinence : bel exemple, semble-t-il, d’une intelligence collective responsable d’elle-même (degré zéro de l’intelligence en essaim, sans doute, mais le principe d’une telle mise en partage des savoirs, sous contrôle permanent de l’ensemble de la communauté des internautes, ne fait-il pas strictement écho à l’utopie des créateurs d’Internet ?).
Physalia, dite Galère portugaise ou espagnole (Portuguese Man-of-War, Bluebottle…) ; source : Aloha.com (Welcome to Hawaii).
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Dominique Autié
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