blog dominique autie

 

Lundi 28 février 2005

05: 50

 

Le Moby Dick d'Armel Guerne

Lecture d'Armel Guerne – I

 

 

II – Mythologie de l'homme
III – La nuit transparente d'Armel Guerne

 

 

moby_dick

 

Bonne nouvelle : la traduction qu'avait donnée Armel Guerne de Moby Dick est de nouveau accessible. Les éditions Phébus la publient ces jours-ci. Elle date de 1954, deux ans avant la sortie de l'adaptation cinématographique de John Huston – ce qui valut, je suppose, le rajout de la jaquette qui orne mon exemplaire de la première édition au Sagittaire. Celle-ci vaut par sa typographie irréprochable. La dénicher avant que les bouquinistes de la France entière aient l'idée ingénieuse de se fédérer sur un site-portail fut, il y a une dizaine d'années, une curieuse chasse au cachalot blanc.

Armel Guerne a dédié sa vie à la langue, vivant de son œuvre de traducteur. Hors l'anglais et l'allemand, il a signé en collaboration avec un traducteur japonais le texte français de deux livres de Kawabata Yasunari, dont Nuées d'oiseaux blancs – et ce n'est donc pas tout à fait un hasard si ce texte résonne à ma langue comme le plus subtil et le moins exotique de l'auteur des Belles endormies.

Ne vanter « le » Moby Dick d'Armel Guerne que pour la seule prouesse de son incipit serait insulter une traduction qui porte le lecteur de bout en bout sur l'océan tumultueux du texte ; il est vrai cependant que le choix d'Armel Guerne donne le ton : Call me Ishmael, rendu tantôt par « Je m'appelle Ishmaël. Mettons. » (Giono), tantôt par un bien plat « Appelez-moi Ismaël. » (Henriette Guex-Rolle, dans l'édition Garnier-Flammarion), devient sous sa plume « Appelons-moi Ismahel. » (avec déplacement du h pour restituer une tonalité biblique au prénom).

Dans Libération, Ange-Dominique Bouzet, qui à juste raison se réjouit de cette publication, a la sollicitude (ou la faiblesse coupable) de mentionner l'incontournable Jean-Pierre Sicre, fondateur des éditions Phébus, dont le trouble obsessionnel compulsif consiste à empeser de sa prose marchande chaque nouvelle édition d'un classique étranger introuvable que publie sa maison d'édition, ne terminant jamais sa copie sans préciser que le roman qu'on va enfin pouvoir relire grâce à lui est d'une « brûlante actualité ». Il le fait sans doute ici, mais le passage cité est, cette fois, plus dramatiquement désopilant : l'éditeur vante « cette tonalité quasi musicale voulue par Melville, cette âcreté sonore qui lui faisait dire qu'il n'écrivait pas en anglais mais en outlandish... la langue du grand Ailleurs ! » , – bien misérable écho de la littérature du « grand Dehors » dont se gargarise et nous assomme Michel Le Bris, l'autre petit porteur du travel writing. Incompétence ou veule manipulation, M. Sicre ? mon Robert & Collins ne connaît pour traduire outlandish qu'excentrique et farfelu… Et confirmation de Melville soi-même, du moins dans mon édition d'origine, avec cette épigraphe placée, je suppose, par le traducteur : J'ai écrit un livre "malin" (extrait d'une lettre de Melville à Nathaniel Hawthorne).

[On l'aura compris, la Sainte Famille Phébus me donne de l'urticaire ; j'ai quelques raisons – et encore vous ai-je épargné les plus graves ; désolé d'utiliser le blog pour vider ma bile, mais c'était la condition pour clore sereinement cette chronique.]

Armel Guerne a laissé, outre ses traductions précieuses, ce qu'il convient de nommer une œuvre rare, dont quelques beaux recueils de poèmes. Que les vendeurs de cravates referment ici le blog, en voici quelques vers, choisis d'un recueil posthume [1] – que nous devons à un autre poète, René Daillie, éditeur inlassable des poètes, à qui j'adresse un salut fraternel.

Tout ce qui donne au lieu de prendre pour tenir,
Ce qui appelle au lieu de dire et de savoir,
Ce qui se vide au lieu de se remplir de tout,
Ce qui se perd au lieu de se chercher toujours,
Se retrouve soudain riche comme une source
Émerveillée et cependant inépuisable.

 

[1] Le Poids vivant de la parole, Solaire, cahier 45, 1983, p. 44.

Herman Melville, Moby Dick, traduction d'Armel Guerne, Le Sagittaire, 1954. Nouvelle édition, Phébus, 2005.

 

Commentaires:

Commentaire de: Michele Moriarty [Visiteur]
Il ne faut pas confondre l'adjectif 'outlandish' (accent sur la 2eme syllabe - outLANDish) qui veut effectivement dire farfelu en anglais contemporain) et le mot 'outlandish' (pron. OUTlandish) utilise quasiment comme un nom, dans la citation de Melville, pour designer une langue qu'il aurait inventee (a la English, Cornish, Irish, Polish, Outlandish, etc.), et qu'on ne trouvera dans aucun dictionnaire, du moins dans ce sens-la.
Outlandish correspond donc assez bien a 'la langue du Grand Ailleurs.'
Traductrice a mes heures, j'en connais les embuches!
Bien a vous.
Michele Moriarty
Permalien Mardi 27 décembre 2005 @ 23:40

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