blog dominique autie

 

Mercredi 2 mars 2005

05: 28

 

Bœuf baroque

sur quelques basses obstinées

 

 

christina_pluhar

 

Si vous trouvez ce disque, achetez-le tout de suite – et si vous ne le trouvez pas, cherchez-le !

Christina Pluhar, qui dirige de sa harpe baroque l'ensemble L'Arpeggiata, a cueilli dans les partitions du XVIIe siècle italien, espagnol, sud-américain, un bouquet de basses obstinées [1] ainsi que le texte cruel d'une berceuse populaire en patois de la région de Rome sur lequel elle laisse la mezzo-soprano invitée créer librement sa propre mélodie. Dans cette assemblée de luthistes et de violons baroques, la clarinette alto de Gianluigi Trovesi n'est pas sans évoquer le saxophone de Jan Garbarek dans ses sessions avec le Hilliard Ensemble.

Le plus surprenant est la perfection formelle à laquelle aboutissent ces exécutions pour une large part improvisées dans le plaisir évident de jouer ensemble, qui ne cessent un instant de paraître telles. Les musiciens de jazz appellent ça faire un bœuf. Et nous sommes bien, ici, aux confins – voire au cœur – du jazz avec certaines de ces improvisations ; c'est le cas, d'évidence, avec la Romanesca sur un thème de Santiago de Murcia qui m'a saisi aux oreilles sur Radio Classique : le psaltérion, instrument médiéval s'il en est, est traité à la façon d'un solo de vibraphone, à la Milt Jackson s'appropriant une fugue de Bach. Mais, bien plus que dans l'une de ces innombrables (et souvent vaines) tentatives de faire swinguer une musique qui, pour une oreille attentive, swingue déjà à l'envi, nous sommes avec ce disque dans une sorte d'échappée belle hors du temps savant, hors du baroque des théoriciens, pour cheminer, méditer, danser, dans l'espace où nous respirons un instant par cette musique, dans notre existence devenue soudain baroque. Merveilleux plaidoyer pour la conviction d'un baroque surtemporaire que défendait Eugenio d'Ors !

Christina Pluhar a l'élégance de nous rappeler qu'aux alentours de ces motifs, fussent-ils de chaconnes ou de folia destinées à la danse, la mort rôde comme dans tout espace baroque. Elle a placé en finale (en coda serait mieux dire) de l'album une Cantata sopra d'un certain Luigi Pozzi, sur qui les notices du disque comme celles de mes dictionnaires restent muettes et qui a résisté à mes recherches sur Internet. J'ai aussitôt éprouvé le sentiment de reconnaître ce thème de pure déploration. Il m'était même familier. J'ai d'abord confondu Pozzi et Strozzi… Pour qu'enfin une voix s'impose et me guide vers le Lamento della Ninfa de l'Ottavo Libro de' Madrigali de Claudio Monteverdi [2]. C'est bien le même motif, ornementé ici par l'improvisation de Marco Beasley. Ténor versus soprano. Les deux musiciens ont, semble-t-il, fréquenté Venise dans les mêmes eaux. La date de 1656 que donne la notice pour la composition de L'Innocenza dei Cicopli, d'où est tirée cette pièce, fait pencher pour un emprunt de Pozzi – Monteverdi est mort depuis treize ans. À moins qu'il ne s'agisse précisément d'un parfait exemple de l'un de ces motifs d'ostinato qui, de luth en voix, s'est obstiné longtemps dans les brumes de la Sérénissime.

J'ignore pourquoi, laissant venir à moi ce chant, me revient du désert la recommandation d'Évagre le Pontique : Quand une pensée mortelle monte en ton coeur, ne cherche pas à prier, mais aiguise le poignard des larmes.

 

[1] Principalement utilisée aux XVIIe et XVIIIe siècles, la basse obstinée (ostinato) est un procédé de composition qui consiste à répéter obstinément un même motif, généralement de quatre ou huit mesures, tout au long d'un morceau ou d'un fragment important du morceau tandis que se renouvellent les autres parties.
[2] Concerto Italiano, dir. Rinaldo Alessandrini, CD Opus 111, OPS 30-187.

All' Improvviso – Ciaccone, Bergamasche & un po' di Follie…, L'Arpeggiata, dir. Christina Pluhar, avec Gianluigi Trovesi, clarinette, Marco Beasley et Lucilla Galeazzi, chant ; CD Alpha Production 512.

 

Dominique Autié
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