Je tiens comme à la prunelle de mes yeux à mon vieil exemplaire des Pensées de Marc-Aurèle [1]. Non que le stoïcisme soit, plus qu'un autre, un système philosophique qui vaille d'être monté en épingle. C'est merveille d'en disposer, et j'en dispose à mes heures.
Me touche chez Marc-Aurèle, empereur romain, le recours à la langue grecque pour organiser et consigner le contenu de ses Pensées. Aimé Puech, dans la belle présentation qu'il donne de Marc en préface de mon édition, souligne la relative banalité de ce bilinguisme des élites romaines : « Assurément, il était devenu commun alors que les Latins employassent cette langue [le grec], et l'exemple de Fronton suffit à le montrer. Mais qu'un empereur, qui ne manque pas de s'appeler lui-même un Romain quand il veut s'exhorter à bien remplir sa tâche, ait suivi cet exemple, c'est la preuve la plus forte de la prépondérance reconquise par la Grèce, au IIe siècle, dans le domaine intellectuel, et de l'action profonde que la philosophie hellénique exerçait sur toutes les âmes nobles [2]. »
Aimé Puech ajoute cependant une remarque qui donne un tout autre relief à l'usage du grec par l'empereur philosophe : « Peut-être aussi, en usant d'une langue qui, malgré sa popularité, restait pour un Latin une langue étrangère, a-t-il cru se mettre plus sûrement à l'abri – pour son compte personnel et vis-à-vis des autres – contre toute tentative de céder à la vanité littéraire et tout soupçon d'y avoir cédé. »
Se dessine, dès lors, une silhouette de l'homme des Pensées plus vivante et plus nette que toutes les reconstitutions savantes. Son livre est constituée de notes : « C'est souvent une courte remarque, où se résument les réflexions ruminées pendant le jour, ou pendant l'insomnie ; c'est parfois une page développée, raisonnement ou analyse ; il arrive même que ce soient seulement quelques lignes d'autrui, notées au cours d'une lecture, ou revenues à la mémoire soudainement », nous dit encore Aimé Puech. Je trouve émouvant cet empereur qui profite d'une heure de loisir pour méditer à l'écart et prendre note, sans la moindre vanité d'auteur, dans une langue différemment savante de celle dans laquelle il ordonne les affaires de l'Empire. Nous sommes assez loin, me semble-t-il, des circonstances qui firent écrire à Descartes la plupart de ses traités en latin. Ici, l'autre langue est langue d'oraison et de secret.
Je lisais, il y a quelques jours, sous la plume de Joseph Vebret un hommage à Pascal Quignard et son « exigence de style qui exalte le propos, et met du même coup en relief une dérive en la matière chez bon nombre d’écrivains contemporains ». Mais Quignard – qui aime dire qu'il n'est pas dans une posture d'écrivain – pense et écrit en latin ! Là est le secret de l'auteur des Petits Traités. Mon attachement aux Pensées de Marc-Aurèle tient sans nul doute, pour une large part, dans la parenté d'attitude entre l'empereur, lointain dans le temps, et le lecteur dont Pascal Quignard revendique d'abord le statut, penché sur son livre, qui noircissent tous deux leurs signets dans une langue enviable parce que réservée.
Ce jeu subtil de deux langues qui irriguent l'âme n'est exclusif ni d'autres époques ni d'autres climats. À la cour d'Agra, les Grands Moghols, descendants de Gengis Khan et de Tamerlan, parlaient en famille un turc mâtiné des dialectes de la grande steppe ; les langues locales de l'Inde s'entrechoquaient aux cuisines ; mais c'était à la Perse – d'où l'on faisait venir à grands frais miniaturistes et poètes – que Babur, Akbar et Shah Jahan empruntaient les mots de l'esprit et de l'amour. Et Dara Shikoh, l'aîné de ce dernier, qui ne règnera pas, restera dans l'histoire pour avoir le premier traduit du sanskrit en persan une cinquantaine d'Upanishads.
Je vois dans cette fécondité un argument définitif pour stigmatiser, d'une part, l'abandon d'une langue dévolue à la prière au seul profit des langues vernaculaires – dont on mesure aujourd'hui la délitescence dès qu'il s'agit d'accéder aux registres de la spiritualité ; d'autre part, le veule renoncement généralisé de nos États à enseigner les langues dites mortes.
Impossible de remettre la main sur la référence : quelqu'un – dont il convient de louer la sagesse – a dit, et sans doute écrit [3], Méfions-nous de l'homme d'un seul livre ; faut-il étendre la sentence au musicien qui disposerait d'un registre unique ? à l'écrivain d'une seule langue ?
Plaindre ce dernier, à tout le moins – sans nul doute.
[1] Marc-Aurèle, Pensées, texte établi par A.I. Trannoy, préface d'Aimé Puech, Paris, Les Belles lettres (collection Guillaume Budé), 1925.
[2] Op. cit, p. XXII.
[3] Une recherche rapide par Google désigne saint Thomas d'Aquin. Pourquoi avais-je Nietzsche en tête ?
Marc-Aurèle, marbre (IIe siècle), Le Louvre.
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Dominique Autié
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