blog dominique autie

 

Dimanche 6 mars 2005

08: 35

 

Matt Scudder, mon frère

 

 

lawrence_block

 

Personne ne s'étonnant plus de rien, je vais donc entrer dans ma bibliothèque et demander à quoi peut bien correspondre cette longue séquence de tranches noires qui barre le premier rayon de la littérature anglo-saxonne à la lettre B : que font ces quinze polars (les seuls, à première vue) regroupés au milieu des classiques anglais et américains ? Ce Lawrence Block est de ta famille ?
– Oui, en quelque sorte.

J'ai malheureusement oublié qui m'a indiqué, il y a une quinzaine d'années, cet auteur assez coté, ai-je compris, auprès des amateurs de romans policiers [1]. Dommage, mais cet informateur est resté mon soldat inconnu à qui je ne manque jamais d'allumer un cierge quand je lis un nouvel épisode des aventures de Matt Scudder.

Matt était flic et buvait comme un trou. Un jour, lors d'un hold-up qui se termine en fusillade, une balle perdue tue net une petite fille qui se trouvait parmi les passants. Il ne s'en remet pas, démissionne de la police, se reconvertit comme privé et suit une cure de désintoxication. Scudder est donc un alcoolique, quelqu'un qui – pour répondre a la seule définition médicale qui fasse à peu près l'unanimité – a perdu la liberté de s'abstenir de consommer de l'alcool [2]. Un alcoolique abstinent.

Les aventures new-yorkaises du détective sont donc scandées, entre deux planques, de visites aux réunions des Alcooliques anonymes qui se tiennent, jour et nuit, aux quatre coins de la ville. Matt a-t-il un coup de blues, il tire de sa poche le programme hebdomadaire des A.A. et se précipite en pleine nuit dans le Bronx, si c'est là que se tient, cette semaine-là, la réunion de trois heures du matin.

Il va sans dire que Lawrence Block sait de quoi il parle. Huit Millions de façons de mourir [3] contient l'un des portraits psychologiques les plus saisissants de l'alcoolique qui se ment à lui-même et, accessoirement, aux autres quant à sa dépendance. Mais, surtout, chaque nouveau titre de la série des Matt Scudder comporte quelques lignes d'une cruelle lucidité sur le dispositif quasi sectaire des Alcooliques anonyme [4]. En voici un passage:
« Six mois auparavant, un mardi soir de la mi-juillet où il faisait une chaleur étouffante, j'assistai à ma réunion habituelle du soir, dans le sous-sol de l'église Saint-Paul. Je sais que c'était un mardi , parce que je m'étais engagé pour six mois à aider à remplier et empiler les chaises après les réunions du mardi. Les A.A. ont une théorie selon laquelle ce genre de service permet de rester sobre. Je n'en suis pas si sûr. À mon avis ce qui vous permet de rester sobre c'est de ne pas boire, mais empiler des chaises ne fait sans doute aucun mal. Il n'est pas facile d'attraper un verre quand on a une chaise dans chaque main [5]. »

Mais le plus confondant, pour qui partage le statut de Matt, ce sont encore ses retrouvailles dans Le Diable t'attend [6] avec Jane Keane, une amie perdue de vue, elle aussi alcoolique abstinente, qui l'appelle un soir. Elle veut le voir, c'est urgent. Matt lui rend visite, dès le lendemain. Elle lui demande de lui procurer un revolver. Elle vient d'apprendre qu'un cancer du pancréas ne lui laisse que peu de temps à vivre et l'assurance de souffrances d'ores et déjà terribles. Elle veut pouvoir en finir si l'épreuve est au-dessus de ses forces. Matt lui suggère qu'il y a moins violent qu'une balle dans la tête, avec le risque de se rater. Elle a bien lu un livre, Final Exit, qui publie les doses létales à employer pour se suicider avec des médicaments ; mais « le scénario typique consistait à s'enfiler une pleine poignée de narcotiques et à faire descendre le tout avec un verre de whisky.
Putain, Matt ! J'ai trop misé sur l'abstinence pour me satisfaire de mourir autrement que dans l'abstinence. Je préfère souffrir que de vivre avec quelque chose qui me masque la douleur. Et merde, quoi ! C'est la donne dont j'ai hérité, tu sais ? J'essaierai de jouer la partie aussi longtemps que je pourrai, et puis je passerai. C'est ma donne à moi et je peux plier quand je veux. »

Voilà qui ne s'invente pas. Je suggère à toute personne en difficulté avec l'alcool de se faire, sans attendre, un ami de Matt. Et, ministre de la Santé, j'imposerais la lecture des romans de Lawrence Block à tous médecins, soignants et responsables d'associations d'anciens buveurs candidats à la prise en charge et à l'accompagnement de ce « mauvais malade » qu'est l'alcoolique : ce patient qui ne guérit jamais et qui, jusque dans une abstinence rayonnante – telle Jane –, blessera le narcissisme de ses thérapeutes et, presque toujours, celui de son entourage.

 

[1] Ses premiers ouvrages traduits en français sont disponibles dans la « Série noire » aux éditions Gallimard ; les plus récents aux éditions du Seuil. Seule une moitié des titres environ met en scène Matt Scudder, tous ceux que j'ai lus, en revanche, évoquent plus ou moins longuement l'alcoolisme.
[2] Définition de Pierre Fouquet, l'un des fondateurs de l'alcoologie dans les années 1950 ; in (entre autres références nombreuses) Jean-Paul Descombey, Précis d'alcoologie clinique, Dunod, 1994.
[3] Gallimard, 1989, pp. 84-88 et passim.
[4] Je renvoie qui s'effaroucherait de cette assertion au livre de Joseph Kessel, Avec les Alcooliques anonymes (Gallimard, 1960 – toujours disponible), qui brosse l'histoire du mouvement et décrit assez clairement les fondements du dispositif à proprement parler confessionnel qui sous-tend l'approche culpabilisante de l'alcoolisme chez les A.A.
[5] Une danse aux abattoirs, Gallimard, 1993, p. 66.
[6] Le Seuil, 1995.

Lawrence Block, D.R.

 

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Alice [Visiteur]
Je confonds tous les Block, mais je les relis tous avec le même plaisir. Est-ce dans Huit millions de façons de mourir qu'il y a cet exergue: Que le diable n'apprenne ta mort qu'une heure après ton arrivée au Paradis?

Essayez van de Wettering, éditions Rivage.
Permalien Jeudi 10 mars 2005 @ 22:59
Commentaire de: de vallier guy [Visiteur]
glup ! je voulais dire "Matt Scuder" bien entendu... bravo pour l'analyse.
Guy
Permalien Mercredi 8 mars 2006 @ 10:53
Commentaire de: de vallier guy [Visiteur]
bonjour, voici mon premier commentair (je l'avais laissé plus loin à la fin de ce blog...)
très bon blog. Merci de la relation faite entre Lawrtence Block et AA. Super analyse. Merci de votre intlligence.
Guy AAbstinent pour ce jour.
Mercredi 8 mars 2006 @ 10:49
Permalien Mercredi 8 mars 2006 @ 10:56
Commentaire de: boutouria [Visiteur] · http://loulouti.over-blog.com/
bonjour

votre blog est super intéressant. Mis à part le cinéma, la littérature policière est ma deuxiéme passion. Et j'ai une tendresse toute particuliére pour le héros Matt Scudder. J'ai lu ici ou là pas mal de ses aventures mais j'aimerais posséder tous les livres (en format poche si possible, pour une question de place) ou le célébre detective privé apparaît. Sur les sites commerciaux, j'ai l'impression qu'il en manque.

Mon livre préféré : huit millions de façons de mourir
Permalien Mercredi 29 novembre 2006 @ 16:03
Commentaire de: boutouria [Visiteur] · http://loulouti.over-blog.com/
oops j'ai oublié de vous remercier par avance (validation trop rapide)
bonne journée
Permalien Mercredi 29 novembre 2006 @ 16:04
Commentaire de: Frédéric Lévêque [Visiteur]
Bon !... vous détestez Céline, nul n’est parfait, mais L. Block est votre « frère » et Malcolm Lowry fait partie de vos lectures…
Il vous sera donc beaucoup pardonné.
Cordialement.
FL
Permalien Jeudi 15 février 2007 @ 19:13

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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