blog dominique autie

 

Lundi 7 mars 2005

05: 24

 

Les Thérapeutes

 

 

qumran

 

Pendant presque un an, ce petit livre [1] a émergé par intermittence d'une pile de lectures à venir ou en cours. Qu'une petite communauté d'hommes et de femmes, peu avant le début de notre ère, à proximité d'Alexandrie, se soit retirée du monde n'a rien d'exceptionnel. La condamnation légitime de la dérive sectaire au sein de nos sociétés en pourrissement avancé fait volontiers l'impasse sur la richesse foisonnante, dans les phases d'émergence des grandes religions, de ces regroupements de fidèles plus ou moins dissidents, toujours hautains devant le spectre d'un pouvoir central qui s'affirme, brûlant leur ferveur à l'air libre des déserts. Que cette même communauté, connue sous le nom des Thérapeutes, ait anticipé les grands concepts de la psychologie des profondeurs et formulé le principe d'une approche psychosomatique de l'homme me laissait, je l'avoue, perplexe.

Curieusement, une source unique nous parle d'eux : le De vita contemplativa, l'un des traités de Philon d'Alexandrie, philosophe juif de culture hellénistique, contemporain du Christ, qui a laissé une œuvre considérable. L'hypothèse a été posée que les Thérapeutes fussent des Esséniens [2] – la secte directement associée aux manuscrits découverts dans les grottes de Qumrân, près de la mer Morte. Quelques arguments suffisent à Jean-Yves Leloup pour écarter ce rapprochement. Il s'appuie notamment sur des différences significatives d'attitude entre les uns et les autres – à l'égard des femmes, par exemple, que les Thérapeutes intègrent dans leur communauté.

Il est vrai, l'auteur y insiste, que l'ensemble des principes de vie des Thérapeutes et l'approche anthropologique globale qui les soutient ne laissent de les singulariser : accorder un soin scrupuleux au corps (nourriture, vêtements) pour aborder plus harmonieusement une vie psychique dans laquelle le rêve est considéré comme porteur de vérité révélée, voilà qui nous éloigne des abominations dont l'Église ne tardera pas à faire son miel. Et les thérapeutes chantent :
La voix aiguë des femmes se mêle à la voix grave des hommes dans des chants alternés, ce qui produit un ensemble harmonieux et réellement musical. Les pensées tout comme les paroles sont parfaitement belles, les choreutes sont majestueux, et le but de ces pensées, de ces paroles, de ces choreutes, c'est la prière.
Jusqu'à l'aurore donc, ils se livrent à cette noble ivresse, sans avoir la tête lourde ni les paupières appesanties, mais au contraire plus éveillés qu'à leur arrivée au banquet. Les yeux et le corps tout entier tournés vers l'Orient, ils guettent le lever du soleil. Dès qu'ils le voient, levant les mains vers le ciel, ils prient pour demander une heureuse journée, pour posséder la Vérité et une vue pénétrante dans leurs réflexions. Après les prières, chacun d'eux se retire dans son sanctuaire pour recommencer à pratiquer et à cultiver la philosophie
[3].

« On a également suggéré, rappelle Jacques Cazeaux, l'un des éditeurs des traités de l'Alexandrin, que ces Thérapeutes sortaient de l'imagination de Philon, au titre d'une Utopie ou d'une Thélème quelconque, destinée d'abord à illustrer la théorie. »

Et l'on sait combien il peut être fécond que l'homme rêve l'Homme.

 

[1] Jean-Yves Leloup, Prendre soin de l'être – Philon et les Thérapeutes d'Alexandrie, « Spiritualités vivantes », Albin Michel, 1993 ; disponible en collection de poche chez le même éditeur.
[2] Je m'efforce, en règle générale, de proposer aux lecteurs du blog quelques compléments d'information sur les sujets abordés dans les chroniques par des liens vers des sites informatifs. En matière d'histoire des religions, il est particulièrement ardu de trier le bon grain de l'ivraie. La consultation de la page d'accueil des sites auxquels Google me renvoie suffit, souvent, à écarter un site douteux. En revanche – et c'est le cas pour cet article sur les Esséniens, le site se présentant comme un « Fanzine spirituel » (sic) – l'amateur peut, à la lecture, se montrer éclairé et plus pédagogique que des sites encyclopédiques plus lisses. Si je commettais toutefois une erreur patente dans le choix d'un lien, quel que soit le sujet abordé, je remercie mes lecteurs réguliers ou ponctuels de ne pas hésiter à me le signaler.
[3] Philon, De vita contemplativa, 88-89.

blanc

*

Cette chronique dise également au Pr Yves Maris mon fidèle souvenir ainsi que ma gratitude pour notre entretien de Roquefixade, au cours duquel il m'a indiqué Philon et les Thérapeutes.

Fragments du manuscrit grec du Livre d'Enoch trouvé dans la grotte n° 7 de Qumrân (manuscrits dits de la mer Morte) ; extrait de la Revue de Qumrân, n° 70.

 

Commentaires:

Commentaire de: Yves Maris [Visiteur]
Bonne nuit en passant, Dominique.
Félicitations pour la qualité de vos pages.
Bien à vous,
Yves.
Permalien Lundi 21 mars 2005 @ 23:45
Commentaire de: Bernard Baudelet [Visiteur]
Merci de m'adresser l'adresse email de Jean-Yves Leloup.

Remerciements.
Permalien Mardi 18 avril 2006 @ 12:10

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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