Les statistiques me l'indiquent assez nettement : des visiteurs parviennent sur ce blog à la suite d'une recherche par le mot clef alexithymie. Ils ne laissent pas trace de leur visite mais certains, de toute évidence, consultent plusieurs pages, peut-être l'une ou l'autre des quelques chroniques rassemblées dans la rubrique qui évoque explicitement le syndrome alexithymique. J'en éprouve, désormais, une sorte de devoir moral, celui de n'avoir pas désigné une piste à la légère. D'y revenir. De creuser. Tant je suis persuadé qu'il ne s'agit pas d'un Holzweg, d'un chemin qui ne mène nulle part.
Je me contente, aujourd'hui, de formuler de nouveau la problématique de l'alexithymie. Elle est, d'abord, une souffrance qu'une proportion considérable d'êtres surtout jeunes éprouve aujourd'hui, semble-t-il, au sein de nos sociétés. En pays latins, l'armada des psys de tout tonnage déclare, unanime, que le concept n'est pas opérant. Qu'au mieux, les neurosciences examineront la question. L’incapacité à exprimer ses sentiments et ses émotions par les mots perd peu à peu toute valeur de symptôme : la nosographie officielle décompte les anorexiques ; que les autres se tiennent éventuellement pour illettrés [la communauté scientifique, dans les toutes premières années du siècle dernier, exaspérée par le rayonnement des découvertes entomologiques de Jean Henri Fabre, le franc-tireur, qui refusait d'en passer par les fourches caudines doxa du muséum d'histoire naturelle de la capitale et des académies des sciences : qu'on lui donne le Nobel… de littérature ! Ici, c'est le bébé mutique que le pouvoir psy jette avec l'eau du bain aux pieds du prof, qui n'en a que faire.]
Prendre en compte l'alexithymie exige de porter un regard critique sur l'environnement social qui la propage. Impossible de s'en tenir au colloque singulier avec le patient qu'on allonge et que l'on taxe. L'attention flottante et la neutralité bienveillante sont prises en défaut par le défaut de langue – la fermeture au sens – que produit le formatage du parc humain. Pire : une telle prise en compte supposerait un recours à ceux dont la langue est le matériau : nous autres, les potiers qui posons les mains sur la boule de glaise des mots, seuls devant le tour. Et, par les temps qui courent, il faudrait venir nous chercher, nous convaincre sans doute. Car c'est une obscure et modeste tâche qui nous attendrait – rien de moins clinquant ni de plus décourageant, je suppose, que d'envisager frontalement cette question-là et de la partager avec quelques cliniciens de bonne volonté. Il y faudrait, de part et d'autre, une infinie modestie.
Il serait vain de prétendre maintenir vive la flamme d'œuvres de l'esprit qui réchauffent l'âme de quelques-uns si cela consiste à mener, pour ce qui nous concerne, une entreprise symétrique de celle que je dénonce ici – qui n'est, de la part des professionnels du psychisme, qu'un corporatisme parmi d'autres, la défense d'un pré carré et d'une rente de situation dont la littérature, même dans ses instances les plus veules et les plus dégradées, ne bénéficie d'ailleurs même pas (je parle ici, platement, de pouvoir d'achat).
Écrivant – revendiquant de le faire pleinement –, je ne tiendrai pas le rang que m'assigne ce pouvoir-là. Au cœur de l'alexithymie – au point central du vocable lui-même qui sert à désigner cette souffrance – est la langue. C'est pourquoi l'alexithymie ne saurait relever de la seule juridiction des ronds-de-cuir de l'inconscient. Elle est aussi de la mienne, de plein droit. [J'y reviendrai, il le faut : dans nos sociétés du scoop et de la tête de gondole, l'avenir est toujours à celui qui se lève tôt, pour peu qu'il se munisse d'un clou solide et d'un petit marteau. Et qu'il tape, tape, tape…]
La Parabole des Aveugles, 1568, Pieter Bruegel dit l'Ancien

Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
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