blog dominique autie

 

Vendredi 11 mars 2005

05: 28

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Très basses eaux de la langue

(Galet votif)

 

 

graffiti

 

Je discerne une coïncidence, qui ne peut être fortuite, entre la tenue de ce blog et ce qu'il me faut bien qualifier de revirement face aux manifestations innombrables, lancinantes, souvent tyranniques, d'un syndrome alexithymique qui se propage dans nos sociétés. Si mon agacement reste inentamé à subir les incivilités de mes contemporains, j'envisage désormais plus spontanément nombre de postures dans leur singularité : l'environnement humain, dans sa globalité, y perd une part significative de son hostilité immédiate ; les individus qui, de fait, ne me voient pas, me deviennent peu à peu visibles. Disons que je suis en passe de renoncer à la cécité défensive qui me faisait reporter par principe sur le groupe zoologique humain toute perception inconfortable due, le plus souvent, au comportement – voire à la seule présence opaque, renfrognée – d'un de ses représentants isolé de toute participation groupale [je parle psy, je sais le faire].

La pratique strictement quotidienne, depuis plusieurs mois désormais, d'un travail personnel d'écriture (pour la première fois dans ma vie, sur une telle durée) ne peut y être étranger puisque, je le rappelle de nouveau [j'empoigne le petit marteau], la langue – son défaut, son reflux – est au cœur de cette sociabilité souffrante devant laquelle le moindre article des rubriques Société de la presse bien-pensante me semble tendre, besogneusement, son écran de fumée.

Je l'ai dit hier, cette modification de focale induit un impérieux devoir moral pour l'écrivain.

Préparant une chronique sur la question des « graffs » préhistoriques sur la paroi des grottes et lâchant la bride à ma recherche d'images sur Google, je relève cet austère graffiti. Tu n'es pas seul. Il me paraît aussitôt de la même teneur que celui déchiffré sur le mur du poste de garde du fort du Kremlin-Bicêtre, une nuit de garde durant mon service national, dans les années 1970 : Ici le temps n'en finit pas, avait écrit un conscrit – sorte de haïku lacunaire, dont je me suis efforcé en vain, longtemps, de reconstituer le texte complet.

Par définition, graffiti, tags et graffs ne sont pas des modes d'expression dont l'alexithymique dispose.

On peut même s'interroger sur l'hypothèse suivante : qu'une frange de la population à risque, devant le péril d'une absence de mots pour le dire – et se dire – ait recouvert à titre purement prophylactique les murs de la cité mutique d'un discours panique, outrancier, d'ailleurs constitué en première instance (je n'envisage plus que le graff ou le tag) d'une parodie de paraphe, c'est-à-dire d'une langue déjà réduite au plus petit commun dénominateur qui permette au graffeur de s'identifier.

J'avais, il y a une dizaines d'années, tenté de mettre en perspective la pandémie de sida, la prolifération des tags sur les murs de nos villes et l'émergence du tatouage, massivement pratiqué désormais par des êtres jeunes (s'y ajoute, bien évidemment, la pratique du piercing) [1]. J'irais aujourd'hui plus loin. Je partais, à l'époque, du corps mis à mal par la maladie, qu'un discours social enserre et rejette, qui produit sur le mur et sur l'intimité de la peau deux variantes d'un même écrit éruptif. Il ne m'était pas venu à l'esprit de me placer dans la perspective d'un défaut de langue – une sorte de reflux massif de la langue organique, observable, sensible à celui-là même qui ne peut le théoriser – qu'auraient anticipé, pour le conjurer, le tagueur puis le (la) candidat(e) au tatouage (fût-il, fût-elle pris(e) dans un mouvement parfaitement moutonnier).

Des visages et des corps violentés de vis, de crocs, d'anneaux et d'épingles seraient signes de détresse chez ceux qui, sur l'estran déserté par la langue qui s'est retirée dans ses plus basses eaux, piétinent sur le rivage du monde. Sans préjuger de tous ceux chez qui cette souffrance ne trouve même plus à faire trace de quelque signe que ce soit.

 

[1] Dominique Autié, Blessures exquises, Belfond, 1994, pp. 68 sq.

Graffiti, © Deutsches Volksliedarchiv.

 

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Commentaires:

Commentaire de: sistereden [Visiteur] · http://justeuneimage.blog.expedia.fr/
Dans mon cas, l'image au secours des mots, dans cette pratique quotidienne du blog, et la langue (presque) retrouvée en terre étrangère.
Permalien Vendredi 11 mars 2005 @ 21:23

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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