blog dominique autie

 

Samedi 12 mars 2005

05: 10

 

Sous l'invocation de saint Jérôme

 

 

saint_jerome

 

Valery Larbaud a consacré au métier de traducteur, que lui-même exerça avec assiduité, un livre lumineux [1]. En ouverture, il offre un superbe portrait de Hieronymus – Jérôme – (ca. 345-420), dont la traduction de la Bible en latin prendra, près d'un millénaire plus tard, le nom de Vulgate et sera déclarée canonique par le Concile de Trente, en pleine Renaissance.

On doit à Larbaud, entre autres, la traduction et l'édition françaises des œuvres de Samuel Butler [2]. Dans ce cadre, il s'attaque aux Note-Books, travail qu'il qualifie sans fausse honte d'ennuyeux et facile. Pourtant, il relève que certains passages – de brefs portraits charges, ciselés par l'auteur – lui inspirent une attention particulière :

…et vraiment cet effort n'est pas sans analogie avec celui qui consiste à tailler un crayon de manière à lui faire une pointe qui soit en même temps assez fine et assez résistante. Un exemple fera comprendre cette comparaison. Le mot à mot de la note intitulée « Melchisédec » donne ceci : « Il était un homme vraiment heureux. il était sans père, sans mère, et sans descendance. Il était un célibataire incarné. Il était un orphelin de naissance. » Laissant de côté le « stage intermédiaire » (= ma traduction non revue), j'arrive à ceci : « Voilà un homme vraiment heureux. il était sans père, sans mère, sans postérité. Célibataire incarné ! Orphelin de naissance ! » Mais un examen critique de cette interprétation m'y fait voir un défaut : les points d'exclamation sont de trop ; et ils ne sont pas dans la manière de S. Butler, qui en use rarement. Ils donnent trop de relief, d'expansion, au plaisir, plutôt concentré et intime, qu'il éprouve à écrire cela. J'ai voulu faire au crayon, à l'épigramme, une pointe trop fine et elle s'est cassée. Mais le mal est aisément réparable : il suffit d'ôter les deux points d'exclamation [3].

Merveilleux apologue ! dans lequel je reconnais nombre de mes atermoiements devant un texte en chantier sur le point d'aboutir, et qui conforte ma conviction qu'un bon traducteur est un grand écrivain. Et qu'un écrivain se jauge à la taille du crayon.

 

[1] Valery Larbaud, Sous l'invocation de saint Jérôme, Gallimard, 1946. Disponible dans la collection « Tel ».
[2] Un autre Samuel Butler, deux siècles et demi plus tôt, a laissé une œuvre essentiellement poétique.
[3] Op. cit., « Pointes de crayons », pp. 104-105.

Jan van Eyck, Saint Jérôme, 1442, Detroit Institute of Art, Detroit.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Jean-Marie [Visiteur] · http://adscriptor.com
Bonjour,

Vos quelques mots me font penser à un billet que j'ai écrit il y a peu, intitulé « Bloguer, commenter : rédiger, impacter, captiver ! », qui parle du choix des mots en traduction.
Dans un autre passage du livre, au chapitre intitulé « Les Balances du Traducteur », Larbaud écrivait ceci :

« Chacun de nous a près de soi, sur sa table ou son bureau, un jeu d'invisibles, d'intellectuelles balances aux plateaux d'argent, au fléau d'or, à l'arbre de platine, à l'aiguille de diamant, capables de marquer des écarts de fractions de milligrammes, capables de peser les impondérables !
Auprès de ces Balances, les autres instruments de notre travail, matériels et visibles, - Dictionnaires, Lexiques, Grammaires, - encore que nous les tenions constamment en usage, ne sont que des accessoires, - simples dépôts de matériaux en ordre, boîtes de mots rangés à leur place alphabétique et numérotés selon leur sens et leurs nuances : boîtes de pastels. L’essentiel est la Balance où nous pesons ces mots, car tout le travail de la Traduction est une pesée de mots. »
(…)
Alors, « sous sa petite baguette magique, faite d'une matière noire et brillante engainée d'argent, ce qui n'était qu'une triste et grise matière imprimée, illisible, imprononçable, dépourvue de toute signification pour (le non initié), devient une parole vivante, une pensée articulée, un nouveau texte tout chargé du sens et de l'intuition qui demeuraient si profondément cachés… »

http://www.proz.com/post/80154#80154

Cordialement,
Jean-Marie Le Ray

P.S. J'aime beaucoup ces mots : « ... grâce au premier internaute qui vous rend visite, le cercle cesse d’être vicieux. »
Je crois que tôt ou tard je les citerai
Permalien Jeudi 17 mars 2005 @ 06:49

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