En attendant de recevoir d'Allemagne, où le double CD est toujours disponible, l'interprétation de la Matthäus Passion dirigée par Wilhelm Furtwängler en 1954, qu'un lecteur assidu du blog m'a recommandée à la suite de mon commentaire de la version de Klemperer, j'ai pris le risque (modéré) d'acquérir le DVD d'une intégrale filmée en Angleterre, au King's College de Cambridge.
Pour des raisons qui oscillent entre la claustrophobie et la misanthropie éruptive en milieux cultureux, je me tiens à l'écart des salles de concert avec la même assiduité qu'à l'égard des salles de projection. À moins que je ne continue, interminablement, à solder une veille rancune contre moi-même pour avoir, au zénith de l'imbécillité adolescente, abandonné la pratique du solfège et du piano. Les doigts ne cessent de me brûler, le soir, quand viendrait le moment de congédier les hommes et leurs fadaises, de ne pouvoir changer de clavier et d'interpréter, les yeux fermés, quelques contrepoints de L'Art de la fugue. Le voir faire par d'autres est, il se peut, objet d'une souffrance intime – que je ne saurais plus qu'une autre cultiver pour elle-même, que je cautérise en revanche par une écoute régulière, sur des dispositifs desquels j'exige esprit de finesse et sensualité. Il n'en reste pas moins qu'il est au-dessus de mes seuils de voir la bouche en cul de poule de mon voisin de rang (dont un banal audiogramme confirmerait probablement l'oreille fâcheuse) et d'entendre ses commentaires à l'entracte sur le décolleté de la violoncelliste.
Il en résulte pour moi une musique terriblement abstraite, inhumaine. À quoi les plus subtils de mes lecteurs répondront en me rappelant qu'on ne compte pas les textes inspirés de philosophes, d'écrivains qui se respectent et d'amateurs lumineux qui vantent très précisément ces deux vertus dans l'art musical. J'accepte donc que l'idée puisse paraître incongrue de se procurer le film d'une exécution comme celle-ci – le degré zéro de la prise de vues et du montage cinématographiques – pour regarder de la musique sur l'écran de son ordinateur.
Rien de bouleversant, au premier visionnage, convenons-en. Même si Stephen Cleobury renonce à faire cavaler les exécutants et s'en tient à un tempo d'honnête homme, non de baroqueux speedé. Devant la multiplication des plans fixes sur les petits chanteurs du Jesus College, pendant l'exécution des chœurs avec chorale d'enfants, on se dit que le cameraman doit apprécier les petits garçons ; et l'on s'en veut aussitôt de cette pensée correcte qui pose un bémol crétin au plaisir du moment, qui consiste à voir des enfants, fussent-ils britanniques [je suis anglophile jusqu'à la mauvaise foi, cette remarque ne me coûte rien et tire un peu facilement à la ligne] chanter du Bach plutôt que de sniffer de la colle en s'efforçant de choper l'intonation de leur voisin de collège dont la famille a ses racines sur l'autre rive de notre commune mère Méditerranée.
Il y a bien, quoi qu'il en soit, un grand moment dans ce document, qui justifie le prix dérisoire qu'on l'a payé. Il s'agit de l'aria de contralto sur le commentaire des larmes de Pierre après le reniement, composé par Bach en un long lamento sur rythme de sicilienne. Le rythme de pompe cardiaque du prélude prépare le corps à la pure déploration de la voix humaine – Erbarme dich, mein Gott, um meiner Zähren willen… [Aie pitié, mon Dieu, au nom de mes larmes. Regarde mon cœur, mes yeux amers face à Toi ! Aie pitié de moi, mon Dieu, au nom de mes larmes]. C'est un homme qui exécute ici la partie d'alto, Michael Chance, avec une autorité et une grâce rares. Assister ainsi au travail du haute-contre a quelque chose de parfaitement émouvant. J'ai repassé plusieurs fois la séquence et je l'ai écoutée en m'éloignant de l'écran : la maîtrise est parfaite, tout en nuance.
Expérience insolite, dans la journée du lendemain, que de renoncer à la fenêtre plein écran pour celle de taille réduite que propose le visualiseur, qui me permet de travailler tout en laissant, en tâche de fond, les faussets du Jesus College dérouler, impassibles, ce monument de la musique sacrée occidentale – telle une déploration en boucle commise à bénir et, tout à la fois, conjurer ce que remonte ma souris de fréquentes opérations de ratissage documentaire sur la Toile, pour les besoins d'un travail professionnel en cours.
Michael Chance, alto, interprétant l'air Erbarme dich de la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach ; chœurs du King's College et du Jesus College de Cambridge, The Brandenburg Consort sous la direction de Stephen Cleobury ; DVD Brillant Classics 99781, distribution Abeille Musique, 13,57 €.
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Dominique Autié
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