blog dominique autie

 

Vendredi 18 mars 2005

06: 10

 

L'inconvenance de l'émotion


(Sur le tempérament égal en musique)

 

 

piano

 

 

La généralisation du tempérament égal* est analogue à la multiplication
des pylônes électriques, des antennes et des autoroutes :
ces innovations ont apporté des facilités mais également ont contribué
à gâcher le paysage et à « mécaniser » notre univers.
C'est pourquoi je m'oppose à toute justification du tempérament égal,
lequel n'a strictement rien apporté sur le plan musical.
blanc
Dominique Devie
[1].

 

J'aborde en non-spécialiste – à peine en mélomane – un sujet dont la difficulté technique dérobe à l'esprit l'évidente nécessité. Voici, dans un plaisant désordre, quelques façons possibles parmi d'autres d'en formuler le contenu et les enjeux :
– si quelque machine à remonter le temps nous donnait d'assister à l'exécution d'une cantate de Bach à Leipzig, dirigée par le Cantor lui-même, nous quitterions l'Église Saint-Thomas dès les premières mesures, horrifiés par la manière dont l'orgue, l'orchestre et les choristes jouent et chantent faux ;
– vanter qu'un enregistrement de musique baroque – voire romantique – a été réalisé par des musiciens utilisant des instruments d'époque n'a guère de sens : une flûte, un hautbois, une trompette baroque non modifiés ne pourraient s'accorder aux normes d'interprétation d'un orchestre contemporain ;
– notre réticence (notre surdité, notre aversion) à l'écoute de musiques notamment orientales ainsi que de compositions « expérimentales » conçues par des musiciens et des acousticiens occidentaux depuis le début du siècle dernier tient à une infirmité culturelle de notre oreille.

Il est extraordinairement difficile de se faire la moindre idée des données acoustiques qui sous-tendent les variations, dans l'espace des continents et dans le temps de l'histoire (à l'intérieur d'une même civilisation, comme c'est le cas pour l'Occident), des critères retenus pour composer la musique, l'exécuter et accorder les instruments qui, outre la voix humaine, la restituent [2]. Je m'en tiendrai, aujourd'hui, à indiquer à ceux qui découvrent cette question que la gamme utilisée de nos jours, sous nos climats, que partagent officiellement les musiciens classiques, les jazzmen (posons une exception de principe pour certaines tendances du free) et les chanteurs de variétés, est récente : c'est à l'époque baroque que la gamme à tempérament égal s'est peu à peu imposée. C'est en 1722 que Bach publie le premier recueil de préludes et fugues de son Clavier bien tempéré : pour la première fois, des pièces composées dans des tonalités différentes (do majeur, do mineur, do dièse majeur, etc.) peuvent être interprétées sur un seul instrument accordé une bonne fois pour toutes. Peu après, en France, une controverse naît entre Jean-Jacques Rousseau et Jean-Philippe Rameau qui, sur le fond, a pour principal objet les assises de notre univers musical mises en cause dans la question du tempérament.

Les conséquences de cette mutation strictement culturelle, je ne suis pas seul à le penser, sont imprescriptibles. Il est étrange – et, sans doute, significatif – que ce point de notre histoire soit passé sous silence et connu des seuls musiciens professionnels, peu s'en faut. Or, considérer en toute innocence comme universelle notre perception d'Occidentaux de la note juste constitue peut-être le pli le plus indéfroissable, parce que le plus secret, de la morgue mondialiste à laquelle nous continuons de nous formater avec la plus désespérante obstination.

Je donne ici deux éclairages contemporains, à l'appui de mon exposé trop bref pour être tout à fait clair et convaincant.

Le violoncelliste et chef d’orchestre Nikolaus Harnoncourt (à qui l’ont doit, entre autres, une intégrale des cantates de Bach) va jusqu’à écrire : Moi-même je suis tellement habitué aux tempéraments inégaux que le piano tel qu’on l’entend habituellement me paraît effroyablement faux, même s’il est très bien accordé [3].

Dans une conférence prononcée en 1974 et reproduite sous le titre « L’agression harmonique », Alain Daniélou, musicologue, spécialiste de l’Orient (plus particulièrement des musiques de l’Inde) ne ménage pas la gamme égale :
La pauvreté théorique du système sonore européen est donc extrême, et les déviations du système employées instinctivement par les exécutants à des fins d’expression n’ont jamais été analysées scientifiquement. Il est très intéressant , par exemple, de mesurer électroniquement les intervalles utilisées par des violonistes et surtout des chanteurs lorsqu’ils sont impliqués émotionnellement dans la musique. Les gammes qu’ils emploient alors n’ont plus rien à voir avec la gamme tempérée [4].

Dans un autre texte, Alain Daniélou formule de nouveau la même idée, en réfère à la musique de l’Inde et conclut dans un raccourci superbe :
Nous observons que, dans l’échelle sonore, certaines notes ont plusieurs variantes qui, toutes, nous paraissent justes, mais d’expressions distinctes, alors que d’autres notes semblent fixes et que, dans leur cas, toute déviation apparaît déplaisante et sans but. Le meilleur système de référence que nous ayons me paraît être celui de la musique indienne, parce qu’il semble de beaucoup le plus complet. Il va sans dire que ses données positives s’appliquent entièrement aux intervalles de la musique iranienne et arabe, et aux diverses musiques populaires ainsi qu’à la musique vocale occidentale dès qu’elle peut échapper à la tyrannie instrumentale et s’abandonner à l’inconvenance de l’émotion [5].

*

 

* Tempérament.(Acoust.) Système musical qui divise l’octave en un certain nombre de notes.
Tempérament inégal. — Pour rendre les instruments à clavier utilisables sur plusieurs octaves par un seul exécutant, on a dû limiter à 12 par octave le nombre des touches du clavecin et de l’orgue (…) Dès le XVIe siècle, les théoriciens et les facteurs d’instruments s’efforcèrent de trouver une solution au problème du tempérament à 12 demi-tons par octave, tout en s’appliquant à conserver le plus possible de valeurs acoustiques pures (…) D’après ce tempérament, les clavecins et les orgues furent donc accordés d’une manière extrêmement juste en ut majeur et la mineur. Les tons voisins de ces modes demeuraient très satisfaisants. Malheureusement, les tonalités éloignées (comme sol dièse mineur, sol bémol majeur, mi bémol mineur, etc.) étaient à peu près impraticables, à cause de la fausseté des intervalles.
Tempérament égal. — Le tempérament égal, ou gamme bien tempérée, a été proposé en 1691 par Werckmeister et réalisé en 1706 par Neidhardt. Dans ce système, les 12 demi-tons contenus dans une octave sont absolument égaux. Larousse de la musique, 1957.

*

[1] Dominique Devie, Le Tempérament musical, éditions de la Société de Musicologie du Languedoc, Béziers, 1990. Nouvelle édition, Musicreprints, 2004. Cité par Didier Guiraud de Willot (voir ci-dessous).
[2] Les quelques années de solfège et de piano de mon enfance ne m'ont été que d'un piètre secours pour aborder la documentation rassemblée autour de la question du tempérament en vue de rédiger, à partir de 1998, mon troisième roman, Le Clavier bien tempéré (Éditions Michel de Maule, 2004), dont le personnage principal est accordeur de pianos.
[3] Nikolaus Harnoncourt, Le Discours musical, Gallimard, 1984, pp. 88-89.
[4] Alain Daniélou, Origines et pouvoirs de la musique, collection « Les Cahiers du Mleccha », Éditions Kailash, 2003, p. 74.
[5] Op. cit., p. 199.

À découvrir : Le site de Didier Guiraud de Willot, intitulé Orgues à nos logis, qui propose une rubrique entière sur le tempérament, d'une grande clarté.

 

Commentaires:

Commentaire de: Pascal [Visiteur] · http://www.finis-africae.net
Voilà un billet qui me laisse fort perplexe et indécis...

Il semble, suite à de nombreuses expériences de physique, de physiologie, de psycho, que les notions de dissonnance et de consonnance n'aient rien de naturel, mais soient uniquement culturelles. L'exemple de l'Inde est justement très parlant, où l'on considère certains intervalles à peu près équivalents à la seconde mineure chez nous, comme étant très "agréables" à entendre.

Aussi, si l'harmonie occidentale, avec ses tempéraments égaux et ses modes transposables est ce qu'elle est, c'est 1/ une pure convention 2/ parce qu'elle facilite l'usage des instruments à clavier. Pas du tout parce qu'elle "sonne mieux" qu'autre chose. Inversement, elle ne sonne pas non plus moins bien ; je veux dire que ce n'est pas un compromis ou un pis-aller. C'est juste le système qui, historiquement, s'est imposé. Il y en a eu d'autres avant, il y en aura d'autres après, et tous sembleront consonnants et naturels à leurs contemporains respectifs.

Par ailleurs, ce système n'est pas plus riche ou plus pauvre qu'un autre. Les quelques millions de pages de musique écrites depuis 3 siècles par des Bach, Mozart, Haydn, Beethoven, Brahms, Wagner, Mahler, (liste forcément très incomplète) sont-elles meilleures ou moins bonnes que les quelques millions de pages de musique écrites par les compositeurs indiens ? Je ne suis pas sûr que cette question ait le moindre sens !

D'autant plus que les compositeurs contemporains qui se sentent à l'étroit dans le système tempéré ne se sont jamais privé de l'étendre : Varère, Ligeti, Stockhausen, Xenakis, Ferneyhough, pour ceux qui me viennent en tête, et il y en a beaucoup d'autres. Et inversement, des gens comme Dusapin ou Escaich montrent que le système tonal est loin d'être moribond.

Tout est matière d'éducation de l'oreille. Si Harnoncourt et quelques autres trouvent le tempérament égal horriblement faux, c'est leur subjectivité. Personnellement, je suis pianiste, et c'est le violoncelle qui me semble parfois un peu faux.

Et on ne parle là que d'harmonie. Car en revanche, s'il est un domaine où le système de notation musicale occidental est *réellement* contraignant, c'est en matière de rythme, pas en matière de hauteur de note...
Permalien Vendredi 18 mars 2005 @ 11:40
Commentaire de: Slothorp [Visiteur] · http://slothorp.hautetfort.com
Nageant jusqu’alors dans la commune inculture musicale de mes contemporains, je dois à un cinéaste la découverte de ce que vous appelez une « mutation culturelle ». Bela Tarr met en scène dans son film « les harmonies Werckmeister » un musicologue rongé par la césure entre Dieu et les hommes qu’a provoquée l’introduction de la gamme à tempérament égal. Le cinéaste hongrois, sans chercher à clarifier pour les non-spécialistes ce qu’est cette gamme, tire de cette révolution musicale en occident quelques lignes (plans diraient certains mais ces équivalences, pour pratiques qu’elles soient, sont parfaitement inopérantes) magnifiques sur le conflit entre foi et nihilisme, le tout baignant dans un environnement gnostique. Et je songe aussi à Henri Irénée Marrou qui, dans son ouvrage sur les troubadours, remonte jusqu’à l’introduction de la polyphonie pour débusquer les signes d’une « réduction » de la culture musicale occidentale. Mais j’avoue que sur la monodie et le plain-chant, mes oreilles façonnées par la musique populaire décrochent totalement. Comme Marrou, j’imagine, n’aurait pas apprécié à sa juste mesure un morceau des Stooges (bon, je provoque un peu, là.)
Permalien Vendredi 18 mars 2005 @ 12:24
Commentaire de: Big Brother [Visiteur] · http://big-brother.hautetfort.com
Les notions de consonance et de dissonance sont évidemment purement culturelles. L'affirmer revient à enfoncer une porte ouverte.


Pour ce qui est de "notre" réticence à l'écoute de musiques notamment orientales, elle tient probablement plus à l'imbécile suprêmatie de nos conservatoires nationaux qui cloîtrent nos soit-disant élites intellectuelles dans la pratique d'une musique figée qu'à une réticence naturelle (s'agit-il d'une réticence éducationnelle ?). L'éducation de l'oreille s'acquiert par l'écoute, et il serait souhaitable à cet égard de s'efforcer de rompre, ne fût-ce que de temps à autres, avec l'agaçante routine des musiques qui vous posent un homme. Encanaillez-vous avec la "musique de chinois" (dixit Cab Calloway) des boppeurs, vous serez alors familiarisé avec quelques "dissonances". Tentez ensuite Schoenberg, vous serez libéré de la tonalité. N'hésitez plus, dirigez vous vers le free jazz, entendez les souffleurs (délaissez la dictature du piano !) se rire des tons "justes" (Dolphy, aahhh, Dolphy !), soutenus par des sections rythmiques ennemies. Enfin, vous abandonnerez ces mots de vierge effarouchée en chemin. D'innombrables autres voies sont bien évidemment possibles, mais n'oubliez pas l'essentiel : la musique est un art visuel. Allez donc voir MacLaughlin "désaccorder" sa guitare pour mieux s'accorder aux tablas qui l'accompagnent. Vous serez alors charmé par la poésie de cette fameuse musique "hindoue" (comme si les musiques d'un continent milliardaire en individus pouvaient se réduire à un simple vocable !) et plongerez, comme ce fut mon cas, dans les délices du "diabolus in musica", magiquement employé à midi et à minuit par nos amis indiens et systématiquement recherché dans le blues et le jazz (accords de septième).
Permalien Vendredi 18 mars 2005 @ 23:58

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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