blog dominique autie

 

Samedi 19 mars 2005

05: 43

 

Autodafé

 

 

livre_en_feu

 

Pendant douze ans, j'ai consacré mon cours d'édition générale de rentrée devant la nouvelle promotion de nos étudiants à l'épineuse question suivante : Pourquoi les bibliothèque brûlent-elles ? Et lorsque j'ai publié De la page à l'écran, en 2000, j'ai consacré un bref sous-chapitre à cette question. En voici le texte.

 

Vers 300 av. J.-C., Ptolémée Ier dit Sôtêr succède à Alexandre le Grand. Il fait d’Alexandrie une grande capitale de l’Empire et fonde la célèbre bibliothèque. Son fils, Ptolémée II, qui fit construire le non moins célèbre phare, poursuivit l’œuvre de son père. La bibliothèque comptera, selon les estimations, entre 100 000 et 700 000 volumen. Le pouvoir ne ménage pas ses deniers pour attirer les plus grands savants du Bassin méditerranéen et les faire travailler à la constitution de ce temple du savoir. Il s’agissait, pour les promoteurs d’Alexandrie, de rassembler en un seul lieu tous les écrits disponibles, religieux comme scientifiques, toutes traditions, toutes confessions mêlées. On racheta à grands frais la bibliothèque personnelle d’Aristote, dont les volumen vinrent enrichir le fonds de la « très grande bibliothèque », cette sorte de Tolbiac avant la lettre (d’avant, surtout, l’informatique…)

En 47 av. J.-C., Jules César fait mouiller sa flotte dans le port d’Alexandrie. Il est probable qu’en voulant incendier celle-ci, l’adversaire mit le feu à des entrepôts où se trouvait une partie des réserves de la bibliothèque. Un bon millénaire plus tard, l’histoire s’appuiera sur cet épisode pour enseigner que la plus grande bibliothèque du monde a été réduite en cendres un demi-siècle à peine avant que le Christ ne vienne écrire, sur les rives de cette même « mère Méditerranée » (ainsi que la nomme Dominique Fernandez), le second tome du Livre fondateur du christianisme : le Nouveau Testament.

Dans le temps long de l’histoire, ce demi-siècle compte pour quelques heures. Les flammes ont simplement fait place nette. A posteriori, l’histoire – désormais rédigée par l’Occident chrétien : la scolastique épaulée par l’Inquisition – a fait brûler Aristote.

Alexandrie inaugure une longue et tenace tradition de bûchers, moins hypothétiques mais tout aussi symboliques : l’hérétique, l’agitateur, le savant fou qui osera suggérer que c’est peut-être la Terre qui tourne autour du Soleil, non l’inverse, brûlera désormais avec ses écrits, d’autant que l’invention du caractère mobile par Gutenberg, en 1440, permet de les dupliquer de façon redoutablement efficace.
C’est ainsi qu’à Rome l’Église inaugure à sa façon l’ère baroque, en 1600 très exactement, avec le bûcher de Giordano Bruno. À Florence, la même année, la Camerata produit l’Euridice de Caccini, première partition d’opéra jamais publiée, qui restitue à la voix humaine sa singularité et sa souveraineté dans le chant, qui la libère de l’assujettissement à l’oraison collective, ainsi que l’imposait jusqu’alors le plain-chant. La Camerata florentine se penchait, depuis les années 1570, sur ce qu’on supposait savoir de la musique et du chant dans la Grèce antique ; Copernic, Giordano Bruno, Galilée au siècle suivant, lisaient Aristote. En envoyant au bûcher Giordano Bruno, c’est symboliquement encore, une fois de plus, toute une bibliothèque qu’on livre aux flammes. Les feux d’artifice baroques auront, pour partie, raison des bûchers de l’Inquisition.

Dans Le Nom de la rose, Umberto Eco écrit une nouvelle fois cette histoire, qui est sans âge, qui paraît hors du temps à force d’être emblématique : un pouvoir vacille, une ère nouvelle s’annonce, donc une bibliothèque brûle. Pour l’exemple.

Aux proportions nouvelles de notre médiasphère, l’incendie qui a ravagé la bibliothèque universitaire de Lyon II, dans la nuit du 11 au 12 juin 1999, détruisant 350 000 volumes pour partie irremplaçables, malgré son caractère de pur fait divers, n’est pas libre de cette dimension : dix jours plus tard, Le Monde daté du 22 juin publiait dans ses pages 14 et 15 (c’est-à-dire en face à face) un texte de Philippe Videlier, historien du CNRS, intitulé La bibliothèque qui ne verra pas l’an 2000, dressant un sombre bilan de cette perte, et, page de droite, un long article triomphaliste consacré au livre électronique, intitulé Avec le livre électronique, je deviens ma propre maison d’édition… Que les bibliothèques brûlent ! Vive l’encre et le papier électroniques ! Dans un effrayant raccourci – dix jours, et non plus un millénaire comme pour Alexandrie –, la presse avait réalisé ce que l’histoire officielle et la littérature mettaient, dans le passé, des décennies, voire des siècles à manipuler, à réécrire, à imposer.

Il faut décidément de plus en plus de flegme à nos chers Anglais de Holland House.

*

En 2004, les éditions Denoël ont fait paraître le livre de Lucien X. Polastron, Livres en feu – Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques [1]. Sur la couverture, un fragment de la photographie de la bibliothèque de Holland House. Le volume est copieux. Tout cela est de bon augure.

Il est toujours difficile d'apprécier avec loyauté, sous la plume d'un autre, un livre qu'on aurait aimé – et sans doute pu – écrire, si l'on disposait de vingt vies pour faire plus qu'effleurer des questions qu'on juge cruciales, lire tous les livres enviables.

Il me semble (mais je sais combien cette affirmation est contestable) que ce sujet requiert, par excellence, un travail de haute érudition. Aucun détail, aucune source mentionnée dans sa plus méticuleuse nomenclature, nul indice ne doivent être épargnés au lecteur, si tant est qu'il en existe un, autre que moi, pour un tel livre. Lucien Polastron va au-devant d'un public introuvable (les très nombreux éditeurs qui, de l'aveu de l'auteur, ont refusé ce travail l'avaient sans doute compris). Je lui en veux de son appareil critique light et de cette formule un peu veule avec laquelle il justifie son sujet : Les livres de mes ennemis sont mes ennemis [2]. La haine ordinaire du savoir – et, plus largement, du passé, de la tradition matériellement transmise – est tellement plus complexe que cela. Elle est d'abord haine de soi – une dimension que Lucien Polastron n'a pas discernée, ou d'emblée refusé de prendre en compte.

Il est vain de draguer un livre en feu à la main : le lecteur du XXIe siècle jette après l'avoir lu le paperback qu'il a glissé dans son caddie, il pratique l'hygiène culturelle du sac poubelle, non de l'incendie. Il ne peut comprendre de quoi on veut lui parler. Il aurait suffi à Lucien Polastron de lire l'incompréhension teintée d'ennui (d'effroi, dans de très rares cas) sur le visage de mes étudiants – frustrés d'une apologie geignarde du livre et de l'odeur de l'encre d'imprimerie – pour se rendre compte aussitôt qu'il ne fallait surtout pas écrire ce livre-là. Pas ainsi, en tout cas.

 

[1] Collection « Médiations », 432 p., 22 €.
[2] Op. cit., p. 27.

 

Commentaires:

Commentaire de: Solange Clouvel [Visiteur]
Ce n'estpas un commentaire que je désirerais ajouter, mais une demande de renseignement à l'érudit que vous êtes et que j'apprécie. Je me pose la question de savoir quelle fut (s'il est possible de le déterminer entre les bibliothèques privées et publiques)la première bibliothèque dans l'Antiquité, celle qui aurait pu servir de modèle à celle d'Alexandrie, par exemple. J'ai vu sur Inernet citer celle de Memphis, mais n'en ai pas trouvé confirmation. En revanche, celle dont vous parlez et que visita Hécatée d'Abdère me semble être celle de Thèbes, si je reprends le texte de Diodore de Sicile que vous citez. Pourriez-vous avoir l'obligeance de me le confirmer ?
Par ailleurs, il me semblait avoir entendu un jour, sur France Culture, Jean-Marie Goulemot, lorsqu'il présentait son livre "L'Amour des bibliothèques", parler d'une méthode de classement pour la bibliothèque d'Alexandrie par Callimaque basée sur des cordes délimitant les différents espaces (rien à voir avec son activité musicale et poétique). Je n'ai rien retrouvé à ce sujet : aurais-je rêvé ? Pourriez-vous me dire ce qu'il en est ou me signaler où je pourrais retrouver ces renseignements ? Je vous en remercie d'avance et suis très heureuse de l'existence de votre blog, si fourni et si passionnant, dont je vous félicite.
Permalien Dimanche 11 février 2007 @ 10:24

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