blog dominique autie

 

Lundi 21 mars 2005

06: 05

 

Mais que s'est-il donc passé

à Emmaüs ?

 

 

emmaus

 

La rencontre de deux des disciples du Christ avec ce dernier, le jour même de sa résurrection, et le repas du soir qu'ils partagèrent dans une auberge du petit village d'Emmaüs constituent l'un des chapitres qui ont inspiré nombre de peintres occidentaux : Dürer (1511), Pontormo (1525), Le Caravage (à deux reprises, en 1602 et 1606), Le Tintoret (1643), les frères Le Nain (1645), Rembrandt (1648), sans oublier Philippe de Champaigne (1602-1674, dont l'Emmaüs n'est pas daté). Liste non exhaustive, s'entend. J'ai choisi Velázquez, qui me semble traduire au plus près le climat de cette brève séquence, l'une des plus humaines du Nouveau Testament, telle que je la lis.

Matthieu est muet à son sujet, Marc l'expédie en deux lignes à peine allusives, Jean lui substitue l'apparition de Jésus ressuscité à Simon Pierre sur le bord du lac de Tibériade et la scène de la pêche miraculeuse. Que dit saint Luc de cet épisode, qu'il est seul à relater avec quelque précision [1] ?

Ce jour-là, même, deux d'entre eux [disciples de Jésus] s'en allaient en un bourg nommé Emmaüs, éloigné de soixante stades [2] de Jérusalem, parlant ensemble de tout ce qui s'était passé. Et il arriva que lorsqu'ils s'entretenaient et conféraient ensemble sur cela, Jésus vint lui-même les joindre, et se mit à marcher avec eux ; mais leurs yeux étaient retenus, afin qu'ils ne pussent le reconnaître. Et il leur dit : De quoi vous entretenez-vous ainsi dans le chemin, et d'où vient que vous êtes si tristes ?
L'un d'eux, appelé Cléophas, prenant la parole, lui répondit : Êtes-vous seul si étranger dans Jérusalem, que vous ne sachiez pas ce qui s'y est passé ces jours-ci ?
– Et quoi, leur dit-il ?

Je marque ici une pose dans le récit de Luc. Nul exégète professionnel ne le pointera : cette situation, nous en avons tous rêvé. Je suis mort, et je me mêle incognito à un petit groupe d'intimes ou de proches qui parle de moi. Je vérifie qu'on me pleure, qu'on me déplore comme il convient. Si je me suis suicidé (il suffit que j'aie eu, peu avant qu'une rupture d'anévrisme ou quelque bonne mort de préférence ne m'emporte, un prétexte plus ou moins sévère d'envisager semblable passage à l'acte), je m'assure qu'on a bien compris toutes mes raisons. Au besoin, j'explique. C'est d'ailleurs ce que fait le Christ, dans les versets suivants. Luc laisse entendre qu'il les gratifie d'un commentaire en règle des prophéties qui annonçaient sa venue, assorti d'une initiation aux mystères de son Incarnation et de la Rédemption.

Qu'on ne se méprenne pas : nulle volonté de ma part de tirer vers le bas le texte du Nouveau Testament ; encore moins de profaner la figure du Christ – ces hypocrites récupérations laïcisantes qui réduisent n'importe quel texte sacré au rang de brèves de comptoir ; mais investir le récit des Évangiles avec armes et bagages (comme on s'excuse d'être venu en visite sans avoir eu le temps de se changer), l'indiquer dans une lecture qui se fixe pour seul propos de libérer le plus vite possible mon lecteur, en l'incitant à frotter son propre imaginaire au texte même. Je me contente donc de suggérer qu'il se passe quelque chose, sur le chemin qui mène à Emmaüs, qui nous rend enviable la posture de Jésus. Voilà, hors de toute intime conviction confessionnelle, une voie d'accès à ce passage de Luc.

Ce qui a retenu les maîtres baroques et classiques, c'est l'acte second.

Lorsqu'ils furent proches du bourg où ils allaient, il [Jésus] fit semblant d'aller plus loin. Mais ils le forcèrent de s'arrêter, en lui disant : Demeurez avec nous, parce qu'il est tard et que le jour est déjà sur son déclin ; et il entra avec eux.
Étant avec eux à table, il prit le pain et le bénit ; et l'ayant rompu, il le leur donna. En même temps leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant leurs yeux.
Alors ils se dirent l'un à l'autre : Notre cœur n'était-il pas tout brûlant dans nous, lorsqu'il nous parlait durant le chemin, et lorsqu'il nous expliquait les Écritures ?
Et se levant à l'heure même ils retournèrent à Jérusalem, et trouvèrent que les onze apôtres et ceux qui demeuraient avec eux étaient assemblés.

De nouveau, scène d'une force de conviction tout humaine. Cléophas et son compagnon sont séduits et troublés par celui qui les a rejoints et marche à leur hauteur. Tant il est rare que nous rencontrions ainsi un inconnu qui, dans l'instant, dispose d'informations, de clés de lectures, d'une sensibilité connivente sur un sujet qui nous occupe. L'occasion est trop belle. Elle relève même de ces hasards objectifs dont les surréalistes ont fait, un temps, leur fonds de commerce, alors qu'il y a bien plus simple pour justifier ces trajectoires qui se rapprochent, se croisent avant de suivre leurs parcours respectifs : une certaine porosité qui nous advient sous le coup d'une émotion, d'un deuil (c'est le cas), d'un texte qui nous bouleverse, d'un visage qui apparaît soudain – entre mille autres hostiles ou indifférents – étrangement habitable. On fera tout pour retenir l'autre et, toujours en vain, immobiliser l'instant. Notre cœur n'était-il pas tout brûlant ?

Tant il est vrai, aussi – tout le maillage psychologique de cette sorte de nouvelle que Luc a été seul à introduire ici, dans cette ultime page du récit évangélique, est parfaitement plausible –, que ce genre de rencontre modifie, sinon le cours de notre vie (cela n'est pas exclu), du moins le programme de notre journée. De quoi nous faire revenir sur nos pas.

 

[1] Évangile selon saint Luc, chapitre 24, 13-19 et 28-34 (pour les passages cités). Je choisis la traduction dite littéraire de Port-Royal, réalisée entre 1657 et 1696 sous la direction de Louis-Isaac Lemaître-de-Sacy : La Bible, collection « Bouquins », Robert Laffont, 1990. Cette version de l'Ancien et du Nouveau Testaments – magnifique, il est vrai, dans la pureté classique de la langue du Grand Siècle que le souffle biblique inspire – est conforme au dogme et, à ce titre, reconnue par l'Église catholique comme texte de référence possible.
[2] Le stade romain mesure environ 185 m. La bourgade d'Emmaüs était donc située à environ onze kilomètres de Jérusalem, soit deux heures de marche.

 

Velázquez, Le Repas d'Emmaüs, ca. 1620, Metropolitan Museum of Art, New York.

 

Commentaires:

Commentaire de: Alice [Visiteur]
qui nous rend enviable la posture de Jésus. : ce n'est pas la posture de Jésus que j'envie, mais bien celle des compagnons: cette explication de l'Ancien Testament sur la route d'Emmaüs, je donnerais tout, vraiment et sans regret, pour l'entendre. Ici je vois l'interprétation absolue, l'interprétation des interprétations : soudain, être sûr d'avoir compris, et la soif de texte apaisée.
Permalien Lundi 21 mars 2005 @ 11:20
Commentaire de: OrnithOrynque [Visiteur] · http://ornithorynque.hautetfort.com/
Magnifique entrée en "Semana Santa".

Poreusement.
Permalien Lundi 21 mars 2005 @ 13:29
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
Je dois dire qu'entre toutes les apparitions du Christ après sa résurrection, l'apparition à Marie Madeleine à ma préférence, "Noli me tangere", notamment par ce qu'elle dit de la suprématie de la parole et par la même du langage, de la langue ... de la syntaxe ?
Permalien Lundi 21 mars 2005 @ 20:29

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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