blog dominique autie

 

Mercredi 23 mars 2005

09: 05

 

La découverte du monde

 

 

portulan

 

Voilà fort longtemps que sommeille dans ma bibliothèque ce volume des écrits de Christophe Colomb [1]. J'y reviens, ces temps-ci, comme on cherche en pleine nuit l'interrupteur dans une chambre d'hôte où l'on dort pour la première fois. Avec l'intuition qu'il convient d'orienter la langue vers des parages d'angoisse et d'émerveillement, des zones d'approches de nouvelle terra incognita. Guetter cette aube de l'âme à l'avant du navire – la perception que je suppose étrange, en pleine mer, des clartés du soleil qui se lève dans votre dos sur le ciel d'Occident auquel vous faites face.

C'est cette image, très précise et diffuse à la fois, que j'allais chercher dans Colomb. J'y trouve un journal de bord relaté à la troisième personne, entrelardé de mémoires et de lettres à l'attention des rois très catholiques, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, qui sponsorisent les quatre périples de l'amiral dom Christophe. L'échantillon que voici en est, pour ainsi dire, extrait au hasard.

En conclusion, et pour ne parler que de ce qui a été obtenu dans cette première expédition, qui s'est faite hâtivement, Leurs Altesses peuvent se rendre compte que je leur donnerai autant d'or qu'elles en voudront, avec ce peu de frais que Leurs Altesses devront me permettre de faire cette fois-ci ; des épices et du coton, autant que Leurs Altesses voudront donner l'ordre d'en charger ; du mastic, autant qu'on en voudra charger (ce mastic ne se trouvait auparavant qu'en Grèce, dans l'île de Chio, et la Seigneurie le vend au prix qu'elle veut demander) ; de l'aloès, autant qu'on en voudra charger ; et des esclaves, autant qu'on en voudra prendre, et qui seront idolâtres [2].

Voilà pour les sources attestées de la littérature du Grand Dehors® et de la langue du Grand Ailleurs dont les prospectus de l'entreprise de travel writing de MM Le Bris, Sicre & Co Ltd nous rebattent les oreilles.

Je vais donc me débrouiller seul avec ce petit jour hauturier qui me lancine.

Me revient qu'en son temps déjà l'éditeur – qui vit dans la terreur compulsive de sa force de vente, dont les VRP pourraient fourvoyer le produit dans le mauvais rayon du libraire – avait exigé de Jean-Paul Chavent qu'on modifiât le titre qu'il avait voulu pour son premier roman, La Découverte de la Terre [3]. Ce qui permit au marketing éditorial (comme on dirait « au sacré collège » ou « aux cuisines ») de rédiger ainsi le texte de page 4 de couverture : Si le héros de ce livre débarque un beau jour à Kennedy Airport, c'est avec un besoin d'amour fou et le désir de retrouver une très jeune Américaine, Violet, qu'il a rencontrée en France. Mais Violet, dans le milieu new-yorkais qui est le sien, toute à ses études et à son boy friend, se comporte comme une Lolita distante. Par dépit amoureux, le voyageur s'achète alors une somptueuse et vieille Oldsmobile avec laquelle il part, d'est en ouest, à la découverte des États-Unis et de leur légende. […]

L'ordre de route est clean, carré, les représentants du diffuseur ont apprécié, et la seule couverture ainsi plaquée sur ce précieux petit livre vaudrait aujourd'hui à l'auteur une chambre d'hôtel et son mètre d'étal à Saint-Malo. Faut-il vraiment le préciser, Violet ou le Nouveau Monde est d'une portée tout autre.

En fait, que la mémoire s'impose de ce bref roman écrit il y a vingt ans par un ami m'en dit long sur ce que je cherche ces temps-ci et que j'ai, sans doute, déjà trouvé à mon insu : cette double certitude – dont la littérature seule assure l'étayage – que, d'une part, la découverte du monde est toujours à venir et que la dégradation apparente du monde n'en altère pas la promesse d'éblouissement ; d'autre part, qu'elle ne saurait advenir autrement que médiatisée – c'est là fonction d'annonciateur, quels qu'en soient le profil et le statut (visage, corps entrevus dans la pénombre du temps qui se compte, verset d'Upanishad, pâleur du ciel qui s'éclaire de l'épuisement même de la nuit).

 

[1] Œuvres de Christophe Colomb, présentées, traduites et annotées Alexandre Cioranescu, 530 p, Gallimard, 1961.
[2] Op. cit.,  p. 186.
[3] Jean-Paul Chavent, Violet ou le Nouveau Monde, Actes Sud, 1985.

Portulan (carte marine), François Benincasa, Ancône, 1476, Ms. lat. 81, © Bibliothèque publique et universitaire de Genève.

 

Commentaires:

Commentaire de: olivier [Visiteur]
Ce matin je me suis levé tôt. J'ai guetté votre chronique pendant prés d'une heure, avant de me résoudre à partir au travail.
Il est 14 heures, je découvre ce court billet, qui est maintenant une occasion perdue.
Je m'imagine cavalant vers mon métro, psalmodiant dans le petit jour "pâleur du ciel qui s'éclaire de l'épuisement même de la nuit."

Permalien Mercredi 23 mars 2005 @ 14:21
Commentaire de: la_dilettante [Visiteur] · http://www.20six.fr/la_dilettante
Quel magnifique dernier paragraphe...
Permalien Mercredi 23 mars 2005 @ 18:11

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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