blog dominique autie

 

Lundi 28 mars 2005

02: 09

 

Les heures fériées

 

 

mouches

 

Je ne pourrais dire, aujourd'hui, Écrire est une fête sans tomber sous le juste coup des semonces de Philippe Muray et me ranger peu ou prou sous la bannière d'Homo festivus [1]. Or, je songe soudain à un livre qui ne sommeille au rayon des érotiques de ma bibliothèque qu'en raison de son titre, L'Amour est une fête [2] ; sa date de première publication le situe en amont du règne avéré d'Homo festivus.

Ce que Sylvia Bourdon (actrice phare du cinéma pornographique des années 1970) ou son éditeur signifiaient à l'époque en le formulant ainsi diffère sensiblement de ce qu'entend désormais un lecteur français commis depuis bientôt un quart de siècle à participer chaque année, de gré ou de force, à la fête de la musique. Il me semble qu'il faudrait aujourd'hui intituler un tel livre – si tant est qu'il le mérite : L'Amour est férié.

Vérifiant l'étymologie de l'adjectif férié, il me semble y déceler un flottement : si les feriæ latines, jours consacrés au repos et à la fête (qui induisent, chez Cicéron, le sens de fermeture des tribunaux), sont indubitablement à l'origine de nos jours fériés, l'Église catholique fit de la férie un jour de semaine à l'exception du samedi et du dimanche. Le jour férié contemporain paraît bien sauter sur cette aubaine d'un jour qui, comme un autre, aurait pu être consacré au travail mais dont un prétexte religieux, païen ou historique exige qu'il déroge au fil de la besogne ordinaire. Il arrive souvent que le jour férié ne soit pas lui-même commémoratif mais lendemain de fête – simple radoub après gueule de bois. Mais, toujours, il y a ce prétexte, cet événement, cette figure qui absolvent l'abandon d'un travail rentable.

Le récit des quelques minutes durant lesquelles Marguerite Duras a regardé mourir une mouche est un parfait exemple de cette qualité fériée de l'écriture.

Le livre qui contient ce récit, écrit, rassemblé et paru trois ans avant la mort de Marguerite Duras, a pour titre Écrire. Je tiens ce livre pour l'un des plus importants de Duras. Elle y parle encore de la mort – la sienne se profile, plus que jamais elle le sait. Dans la pièce où elle se trouve, à la campagne, seule à attendre l'arrivée de la cinéaste Michelle Porte, une mouche agonise. Je me suis approchée pour la regarder mourir. Ces pages haletantes sont diaphanes. L'écriture mord la vitre comme un diamant.

La mort d'une mouche, c'est la mort. C'est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier. On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple, pauvre bête… Mais qu'une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.
Maintenant c'est écrit. C'est ce genre de dérapage-là peut-être – je n'aime pas ce mot – très sombre, que l'on risque d'encourir. Ce n'est pas grave mais c'est un événement à lui seul, total, d'un sens énorme : d'un sens inaccessible et d'une étendue sans limites. […]
C'est bien aussi si l'écrit amène à ça, à cette mouche-là, en agonie, je veux dire : écrire l'épouvante d'écrire. […]
Oui. C'est ça, cette mort de la mouche, c'est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire [3].

J'appelle heure fériée ce temps – plus long à l'horloge que celui qu'a pris la mouche pour mourir tout à fait – que Duras consacre, très longtemps après, à écrire cette mort [Jamais je n'avais raconté la mort de cette mouche, sa durée, sa lenteur, sa peur atroce, sa vérité. […] Je n'avais rien organisé autour de la mort de la mouche. […] Il y a vingt ans de ça. Je n'avais jamais raconté cet événement comme je viens de le faire.] Un temps qui échappe, par décret intime, aux lois du travail – mais aussi aux lois de la littérature en tant que tâche ouvrable.

 

[1] « Je ne dis jamais l’homo festivus, mais toujours Homo festivus parce qu’il ne s’agit pas à mes yeux d’une généralité, et pas exactement d’un concept, mais de quelque chose qui se dresse à mi-chemin entre le concept et l’individu, une allégorisation de concept si vous voulez, un mannequin théorique, presque un personnage. » Philippe Muray, propos recueillis par Peter Covel,
30 mai 2003 pour Le Cordelier.
[2] Sylvia Bourdon, L'Amour est une fête, Belfond, 1976. Nouvelle édition, Édition Blanche, 2001. L'application du code typographique à la mention des titres d'ouvrages me fait ici obligation de la capitale au mot Amour.
[3] Marguerite Duras, Écrire, Gallimard, 1993, pp. 46 sq.

Mouches, (auteur non identifié) © ghost1978, D.R.

 

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