blog dominique autie

 

Mercredi 30 mars 2005

06: 44

 

« La littérature et le Mal »

 

 

ernest_hello
blanc

Ernest Hello

 

À propos de Juan Asensio, La Littérature à contre-nuit,
Éditions A Contrario, 2005, 22 €.

 

Il est sans doute des livres qu'il faut réécrire tous les cinquante ans. Lorsqu'on a la chance de pouvoir porter le regard, tour à tour, sur deux épreuves, ou deux variations ainsi distantes dans le temps, gravées et développées d'un même thème (une sorte d'ostinato de l'âme), c'est non seulement le contraste des approches et des manières mises en œuvre qui frappe, mais la vie propre du thème imposé – qui lui-même, se perpétuant, subit son mûrissement.

En 1957, sous le titre La Littérature et le Mal [1], Georges Bataille faisait paraître un volume d'essais consacrés à Emily Brontë, Baudelaire, Michelet, William Blake, Sade, Proust, Kafka et Genet. Aujourd'hui, Juan Asensio accueille dans ses « Textes sur la littérature et le Mal » – sous-titre de son livre La Littérature à contre-nuit – Joseph de Maistre, Paul Gadenne, Ernesto Sabato, Georg Trakl, Bernanos et Ernest Hello.

Au fil de ces pages vigoureuses, d'autres textes et d'autres vies sont appelés en écho à ces voix et ces écritures de l'urgence. On pressent toutefois que les rangs s'amenuisent à mesure que se profile le vingtième siècle ; et si tant est que se craquelle la chape d'un certain cynisme clérical, un autre le relaie, sans doute plus redoutable encore, qui contraint ces voix à hurler parfois. Cette prise en tenailles de la pensée est rendue sensible par Juan Asensio tout au long de sa méditation (l'auteur n'est jamais dans la réserve tiède que s'impose la critique savante – voire cette frigidité aux œuvres qui s'abrite derrière l'érudition : Juan Asensio est plus qu'empathique pour ces voix qu'il répercute, il souffre des mêmes souffrances qu'elles – c'est une évidence pour qui le lit presque chaque jour sur « la Zone », son blog).

Dans un dernier et saisissant chapitre, il confronte l'itinéraire singulier d'Ernest Hello (1828-1885) à l'expérience rimbaldienne ; pour affirmer ici que l'épreuve du silence chez Hello est plus radicale encore que chez Rimbaud ; et citer, quelques lignes plus loin, ce passage dans lequel Hello affirme vouloir, dans l'éloignement absolu de toute ornementation et de toute rhétorique, donner le style absent. Admirable formule, quand on a découvert presque dans le même temps quelques-uns de ses textes sans doute les plus intimes.

Je ne connaissais, en effet, d'Ernest Hello que ses éditions et ses traductions du Livre des Visions et Instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno (que cite Bataille) et des Œuvres choisies de Rusbrock l'Admirable, jusqu'à ce que je tombe par hasard, aux puces toujours, sur une petite réédition récente de ses Prières et méditations [2]. J'y trouve ce texte, intitulé Les Ténèbres :
Celui qui façonne le marbre en statue retranche le bloc, sacrifie la matière et dégage la forme ; voilà l'opération naturelle.
Celui qui façonne la statue en divinité retranche le néant, sacrifie la forme et dégage le feu ; voilà l'opération surnaturelle.
La première se fait dans la lumière, la seconde dans les ténèbres. La première répond à la création de ce monde, la seconde à la création de l'autre monde, c'est-à-dire au second avènement qui fera éclater Dieu du fond de toute chose, comme la création a fait la forme du fond de la matière immolée et la matière du fond du néant.
[…] La flamme qui brûle dans mon cœur a pour proie le néant, la matière, la forme, toute créature réelle ou possible. Elle brise toute écorce à partir d'aujourd'hui, et la création est un monceau de cendre que le vent disperse aux quatre horizons.

Je ne peux éluder le rapprochement avec ce bref passage de L'Expérience intérieure, qu'à force de connaître par cœur depuis trente ans il m'est arrivé de proférer (sans citer mes sources) à un interlocuteur abasourdi dont il me fallait, à l'instant, me déprendre : Et surtout « rien », je ne sais « rien », je le gémis comme un enfant malade, dont la mère attentive tient le front (bouche ouverte sur la cuvette). Mais je n'ai pas de mère, l'homme n'a pas de mère, la cuvette est le ciel étoilé (dans ma pauvre nausée, c'est ainsi) [3].

Juan Asensio a raison de souligner, dans son introduction, l'unité organique entre ces voix proférées de la ténèbre, quels qu'en soient l'époque, la condition et le mode. Ses tableaux à contre-nuit (en référence à la technique de gravure inventée à l'époque baroque, nommée aussi manière noire) sont eux-mêmes des épreuves, dans plusieurs acceptions du mot : on pressent qu'elles appelleront la retouche, une variation d'encrage dans une chronique à venir de la Zone ou un livre futur ; éprouvante, cette expérience de la littérature s'aborde dans l'inconfort de l'écriture tumultueuse de Juan Asensio, qui d'emblée envahit par la force de sa charge. Comme pour nous indiquer que nombre de pages de Bloy et de Bernanos, les textes de la folie de Trakl tout comme les injonctions de Rimbaud exigent d'être lus debout.

 

[1] Repris dans le tome IX des Œuvres complètes, Gallimard, 1979.
[2] Ernest Hello, Prières et méditations, suivi de Le fou, de Léon Bloy, Éditions Arfuyen, 1993. Le portrait d'Ernest Hello qui illustre la présente chronique est emprunté à cet ouvrage.
[3] Georges Bataille, L'Expérience intérieure, Gallimard, 1954, pp. 78-79 (je cite d'après mon exemplaire de lecture, à savoir l'édition revue et augmentée constituant, dans la collection blanche, le tome I de la Somme athéologique, dernière édition avant la reprise dans les Œuvres complètes).

 

À lire, publié sur la Zone, l'échange de courriers électroniques entre Juan Asensio et Dominique Autié auquel a donné lieu la préparation de cette chronique.

 

Commentaires:

Commentaire de: . [Visiteur]
En quoi Trakl vous a-t-il effrayé? Je l'ai découvert à 19 ans et il reste et restera pour moi un poëte incontournable.
Permalien Jeudi 31 mars 2005 @ 23:40

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mai 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML