Quand il n’était pas sur son éléphant pour quelque campagne d’annexion ou de maintien de l’ordre aux confins de ses États, l’empereur moghol Shah Jahan passait ses journées à administrer son peuple composite et à légiférer. C’est pourquoi seules les nuits de Shah Jahan m’intéressent.
Nous ne savons, en Occident, que peu de choses sur le lien d’amour qui fit se rejoindre, pendant vingt ans, Arjumand et Khurram (je les nomme, la nuit, par leur prénom, dès qu’ils peuvent cesser d’être Mumtaz Mahal, l'impératrice, la Perle du Palais, et Shah Jahan, le Roi des Rois, l’Empereur du Monde). Sur cet amour, nous nous contentons d’ânonner les notices touristiques du Taj Mahal – les voyageurs français qui furent reçus au dix-septième siècle à la cour d’Agra n’ont pas fait mieux. Leurs récits sont d’une pauvreté insigne sur ce lien, dont tout un ensemble d’indices permet de penser qu’il fut unique, secret, nocturne.
Voilà le chantier auquel je me suis attelé depuis cinq ans : écrire ce lien.
Il n’y a pas un temps assigné pour le faire. Qu’il n’ait probablement suscité aucune trace écrite du vivant des protagonistes (autre que des allusions guindées dans les minutes apologétiques du règne – et dans la silhouette du Taj) est sans effet sur la pertinence de mon propos. Ce qui joint Khurram et Arjumand constitue, par essence, l’un de ces creusets de la langue où la langue doit, hors du temps, puiser sa chair. Creusets écrits – Le Cantique des Cantiques, l’amour désertique de Majnûn et Laylâ, la geste de Krishna… – et non écrits – un soleil qui se couche, le martyre d’un peuple, un amour… C’est ce que je nomme écrire, se couler dans un texte en instance qui exige tout de ma langue. J’ai cessé de prêter crédit à l’illusion que la littérature invente quoi que ce soit. Elle écrit, sans relâche, un monde qui lui est résolument étranger mais que la langue porte en elle. C’est peut-être là notre seul lien vital avec le monde : inciser la langue pour écrire le monde. C’est pourquoi il n’y a sans doute pas de souffrance plus méconnue que celle de ne pas disposer des mots (d’une matière à inciser, à modeler, à cuire).
Arjumand, si j’en crois ce que montre le Taj dans sa matière même, était de la nature du marbre, dur et translucide. Sous d’autres climats, c’eût été le jade, la porcelaine.
Khurram, c’est l’éléphant.
Écrire ce lien nocturne ne consiste pas à faire dialoguer l’éléphant et la porcelaine. Une vieille expression populaire, chez nous, dit assez à quels risques expose un tel rapprochement.
Les empereurs moghols entretenaient dans le fort Rouge d’Agra des calligraphes, des poètes, des peintres, des joailliers venus de Perse.
Shah Jahan exigea de ses miniaturistes qu’ils inventent une technique qui restituât les tonalités de la nuit. Il les somma d’inventer le nocturne. Nous n’en savons pas plus, mais sur la foi de telles indications je fonde l’écriture d’un livre interminable.
Mais c'étaient encore peintures protocolaires, textes d'annales. Khurram et Arjumand, à ma connaissance, n'ont jamais écrit le lien qui les fit se rejoindre la nuit pendant vingt ans. Mumtaz morte en couches dans sa trente-neuvième année, Shah Jahan empereur fit construire le Taj en marbre blanc, qui n’est ni un mémorial, ni un tombeau, mais le lien de
deux êtres passé dans la langue. Une langue officielle mais cryptée, que notre lecture du Taj peine à déchiffrer.
Il se peut toutefois que, du vivant d’Arjumand – l’œuvre est alors soit perdue, soit non identifiée comme telle, elle reste donc à écrire (c'est ce à quoi je me consacre) –, il ait commandé à quelque artisan des ateliers impériaux un éléphant de porcelaine, d’une taille telle qu'il tînt dans une paume (à la façon de ces bouddhas sculptés dans le bois d’Asie, que le méditant enserre dans sa main refermée – macrocosme, image du monde lovée dans le sommeil vigilant de l’homme).
Figurine en porcelaine, d'après © Bing & Grondahl (The Royal Copenhagen Porcelain Manufactory).
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Dominique Autié
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