blog dominique autie

 

Mercredi 6 avril 2005

06: 24

 

Tombeau tardif de Tatiana Nikolaïeva

 

 

nikolaieva

 

Je nourris une tendresse toute particulière pour cette femme. Je lui dois le seul disque que j'emporterais sur une île déserte : son interprétation, au piano, de L'Art de la fugue de Bach [1].

Sans doute n'est-il pas indifférent qu'une femme se soit confrontée, de la sorte, à ce qui passe volontiers pour un monument de pure écriture abstraite, un chef-d'œuvre cérébral, le modèle absolu d'un art désincarné. [Une reconnaissance de même nature me lie à l'intégrale des sonates pour clavier de Mozart que la toute jeune Maria João Pires enregistra au Japon en 1974 [2]. Une grâce juvénile émane de cette interprétation, pour ainsi dire androgyne – un bonheur que je n'ai retrouvé chez aucun pianiste, ni chez Maria João Pires dans les enregistrements récents qu'elle a donnés de Mozart. Mais je m'égare devant les cinq portraits passablement troublants qui illustrent ces disques, que je détiens par je ne sais plus quel miracle ; car c'est bien à cette solide Caucasienne – je l'imagine Caucasienne –, dont les hanches semblent receler la mémoire terrienne de tout un peuple, que j'entends offrir aujourd'hui quelques mots de ma langue.]

L'approche à laquelle procède Tatiana Nikolaïeva avec la première des quatre fugues, qui donne le thème, semble confirmer la puissance paysanne qu'évoque la silhouette de l'interprète, mais aussi l'austérité charnue des portraits que nous connaissons de Bach. Un toucher de l'ivoire à la limite de l'empâtement, qui console du bavard discours baroque (phénomène versaillais et germanopratin strictement daté). Puis s'ébranle ce que je tiens pour la pulsation purement organique qui confère au contrepoint, tel que Bach le pratique, son étrange pouvoir sur le rythme cardiaque (le mien, en tout cas). Le jeu se délie, devient aérien (après le sang, le souffle est compromis dans la fugue).

Enfin, ma gratitude tient encore à la réponse qu'elle fit à un mélomane russe venu l'écouter, qui lui dit que L'Art de la fugue lui avait permis de mieux comprendre les tragédies humaines [3]. Cette musique est très secrète, lui répondit-elle.

Réponse magnifique de femme ou d'homme familier en effet de la glaise, de la parturition des bêtes du troupeau, du cycle des saisons ! Une source, ça ne se dit pas (la réplique est dans Pagnol, je crois). Écrivant ces lignes, s'impose soudain un rapprochement que je n'avais jamais fait auparavant. L'Art de la fugue occupe bien, dans mon imaginaire et mon cheminement spirituel, une fonction de balise, au même titre que les mains négatives laissées sur la paroi des grottes par nos prédécesseurs du Magdalénien et que le linceul conservé à Turin. Sur ces empreintes comme sur le linge énigmatique, le ban et l'arrière-ban de la science et des pensées sectaires se sont déchirés, ont produit des tonnes de littérature grise. Dans les deux cas, c'est à une femme que je dois d'avoir, non pas levé le mystère (le lever, en l'admettant possible, ne m'a jamais paru tout à fait enviable), mais porté le regard à juste altitude.

Jusqu'à ce que Jean Clottes livre ses propres hypothèses sur la présence des mains dans l'écrit pariétal, il n'est pas excessif d'avancer qu'on avait beaucoup déraillé sur cette question. Seule Marguerite Duras, dans un poème d'un beau dépouillement [4], avait vu le secret des ces mains. Je ne dis pas qu'elle analysa la problématique matérielle, historique, esthétique des mains négatives. J'écris qu'elle a vu ces signes, en visionnaire, en voyante, en écrivain plénipotentiaire.

Sur le suaire de Turin, même foire d'empoigne de la balourdise virile – jusque chez un Claudel, qu'on serait bien inspiré de lire par ailleurs, mais que le suaire rend idiot. Odile Celier, professeur à l'Institut catholique de Paris, dans un livre lumineux [5], a démêlé avec une patiente subtilité un nœud réputé inextricable, qui entrave toute allégresse devant la mystérieuse et fascinante icône corporelle du linceul : comment, chrétien, s'approcher de cet objet ? – comment, musicologue, amateur encombré de savoir sur la musique et sommé de comprendre ses émotions, continuer d'entendre [comme voit Duras] L'art de la fugue ? – (le malaise, voire l'attitude psychorigide de l'Église catholique dès qu'il est question du Saint Suaire a fait le lit des délires profanes dont les bibliographies regorgent). Cette délicatesse aux abords du tissu est partagée, dans les textes, par les femmes, saintes ou non, qui touchent ce que je prends le risque de nommer ici l'enveloppe textile du Christ.

Tatiana Nikolaïeva n'eut sans doute pas le sentiment du caractère scandaleux de sa réponse pour le musicologue, le mélomane averti et, plus largement, pour notre superbe d'affranchis à qui rien ne doit résister. Sans doute savait-elle, d'instinct, quelles voies de contournement et de déni l'homme est capable d'inventer sans cesse (comme le rat de nouveaux antidotes) dès que la femme lui oppose le secret sur un pan du réel où sa morgue vient buter.

*

[Tatiana Nikolaïeva est décédée à Santa Monica (Californie) le 22 novembre 1993, à l’âge de soixante-neuf ans, des suites d’une rupture d’anévrisme survenue dix jours auparavant, au cours du récital qu’elle donnait à San Francisco.]

 

[1] Double CD Hyperion, CDA66631, 1992. L'Art de la fugue y est précédé de deux Ricercare extraits de L'Offrande musicale et de quatre Duettos BWV 802-805 qui constituent un précieux exercice de recueillement avant d'aborder L'Art de la fugue.
[2] Cinq CD Denon Japon (Nippon Columbia CO), 1990.
[3] In livret du CD cité.
[4] Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[5] Odile Celier, Le Signe du linceul – Le Saint Suaire de Turin : de la relique à l'image, édition du Cerf, 1992.

Tatiana Nikolaïeva, d'après cliché Naomi Schillinger, © Hyperion Records Ltd, Londres.

 

Commentaires:

Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
Comme vous devez bien vous en douter, je trouve inutiles, dans votre beau texte, ces piques contre le discours baroque, qui peut être bien autre chose que du bavardage. Un jour, je prendrai le temps de vous répondre sur ce point.
Et puis je vous ferai remarquer que tous les discours, en matière d'interprétation de la musique, sont datés, ce qui ne dis rien de leur actualité ou de leur inactualité, de leur intérêt ou de leur inintérêt.
Permalien Mercredi 6 avril 2005 @ 11:46
Commentaire de: Grisha. [Visiteur]
Cher Monsieur, c'est avec grand plaisir que je lis votre blog depuis plusieurs mois. Soyez remercié de ces matinales réflexions ! Pardonnez cette remarque qui ne concerne la "forme" de ce blog qui n'est pas très ergonomique ni très léché. Cela nuit terriblement à la lecture de vos passionnants articles ! G.
Permalien Jeudi 7 avril 2005 @ 22:39

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