blog dominique autie

 

Lundi 11 avril 2005

06: 43

 

Le sommeil perdu de l'homme

 

 

reve_constantin

 

Je dors, mais mon cœur veille.
Cantique des Cantiques, 5, 2.

 

Je tiens le sommeil ordinaire (celui où l’on meurt au monde, à l’autre sur la même couche) pour une déréliction dont l’Évolution aurait frappé l’homo sapiens – à moins que l'homme ne s'y soit lui-même fourvoyé par négligence. Les animaux supérieurs (félins, grands fauves) semblent dormir d'un sommeil conscient dont nous avons été déchus. J'avance qu’il existe une nostalgie profonde chez l’homme de cet état de conscience et de la possibilité d’absolu partage du souffle dans le repliement, dans l’hibernation de la nuit, dont quelques signes ou témoignages (issus notamment d'Orient) rendent disponible l'hypothèse. Chez la plupart d’entre nous, l’abrutissement du sommeil distille une vague mauvaise conscience. D’où – je ne vois pas d'autre explication – le tabou de la chambre à coucher, forteresse du domaine privé, espace interdit même aux enfants issus de cette même couche où les géniteurs se laissent mourir d’oubli. Se négligent.

J'imagine un moment de l'hominisation où ce nœud vivant, ces vies lovées dans le sommeil ont paru enviables à quelques membres d'une communauté requise dès lors par la taille des premiers outils, l'entretien du feu qui éloigne les fauves. Il fallut fixer les tours de garde, ménager les forces d'un effort éreintant qui ne cesserait plus pour juguler le monde bien au-delà du nécessaire. Il convint d'assigner des heures au sommeil.

Quand l'un de nous se penche et s'attendrit sur le nouveau-né qui dort à poings fermés – pour peu, de surcroît, qu'il s'endorme dans les bras de sa mère –, c'est l'animalité perdue qui nous fascine à notre insu : nous n'imaginons plus à des êtres engagés dans l'âge adulte cet abandon, que nous savons attentif aux bruits, aux intonations, au rythme cardiaque du corps qui l'enveloppe, au moindre effleurement.

Contre toute évidence hâtive, la neurologie s'intéresse de préférence au sommeil vigilant des oiseaux plutôt qu'à celui des chats. Ce que nous éprouvons à l'approche d'un être vivant abîmé dans le sommeil me semble bien trop ambivalent pour que cet état ne soit, chez nous, marqué du sceau d'une perte.

Je démarque ici le texte d'une note en bas de page trouvée dans un essai de Mircea Eliade [1]. Il arrive que, par sa seule structure – ce n'est rien que l'inépuisable magie de la lecture ! –, la formulation qu'un autre donne à sa pensée jette, chez son lecteur, une imprévisible et d'autant plus précieuse lumière sur une préoccupation de l'esprit, active en tâche de fond chez celui-ci, passablement étrangère au propos de la lecture (même si l'on ne peut manquer de relever, en la circonstance, quelque nécessité entre le yoga, dont traite Eliade dans le livre en question, et les états de conscience modifiée auxquels renvoie, peu ou prou, l'évocation d'un sommeil perdu de l'homme). Voici, faisant halte un instant sur cette simple note infrapaginale, la variante inscrite sur mon feuillet de lecture : Le sommeil n'est pas enviable pour sa seule capacité à restaurer de la fatigue nerveuse et musculaire accumulée dans la veille ; il devrait résulter non pas d'un besoin “humain” (organique et neurologique), mais du désir – bien plus profondément réparateur – de sortir de l’humain.

 

[1] « [L’action] ne doit pas être faite en vue des “fruits” (autrement dit : avec soif, avec passion) ; elle doit résulter non pas du désir “humain” de satisfaire des appétits et des ambitions, mais du désir – calme – de sortir de l’humain. » Mircea Eliade, Le Yoga, Payot, 1954, p. 52, note 1.

 

Le Songe de Constantin, détail, Piero della Francesca, ca. 1466, fresque, 329 x 190 cm, Arezzo, Église San Francesco, grande chapelle des Bacci, Italie.

 

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