

Je suis né sous Pie XII, l'ambigu. Jean XXIII constitue une sorte d'exception, l'un des rares sujets sur lesquels je n'ai pas tenu tête à ma mère, et j'ai eu tort : elle l'appelait, comme tout le monde, « le bon pape Jean » et militait pour la messe face au peuple. Elle a été servie. Paul VI fut le pape de mon adolescence exécrée. Si j'enjambe le point-virgule de 1978, Jean Paul II aura été le pape tout à la fois de mon entrée définitive dans la vie professionnelle et du prix payé pour la maturité qui prépare au grand âge. Si le ciel saupoudre sur nous une pincée de bienveillance – sur moi, pour m'épargner une longévité peu enviable, sur son successeur pour qu'il règne longtemps – celui-là sera mon dernier pape. Ma curiosité, mes espoirs et mes préventions se confondent dans mon impatience à découvrir son visage.
Je ne dois pas être seul, je suppose, à scander ainsi ma propre chronique par quelque nécrologe : celui des présidents de la République n'a, dans mon imaginaire du Temps, jamais pris de véritable épaisseur ; et une galerie de papes se laissant dénombrer sur les doigts d'une seule main vaut celle des capitaines de l'équipe locale de rugby ou de badminton, qui tient lieu de repères historiques et spirituels à tant de mes contemporains. On a les sportifs qu'on mérite. On choisit ses amis, pas son pape. Or, si j'ose ainsi m'exprimer, il n'est pas plus intime qu'un pape.
À quoi me sert un pape, m'objectera-t-on ? Le mérite revient ici, une fois encore, à Roger Caillois d'avoir rappelé le sens des mots [1]. Je glisse subrepticement, ce matin, le passage du texte dans lequel Caillois évoque l'origine du mot pontife, conscient de ne pas prendre le moindre risque que quelqu'un songe à s'y référer aujourd'hui [2]:
Ce jour-là, je lui annonçais [à Marcel Mauss, dont il fut l'élève] que j'avais choisi pour sujet de ma future thèse (jamais écrite) : « Le vocabulaire religieux des Romains ». Il me félicita de mon choix, tout en me mettant en garde contre les pièges qui m'attendaient : « À commencer par le mot religio lui-même. L'étymologie religere n'en est pas douteuse, mais on s'extasie dangereusement sur ce qu'elle cache ou trahit. Bien que religere n'ait jamais voulu dire « relier », on tient pour assuré que telle est l'essence de la religion. Mais que relie-t-elle ? Chacun fabule selon sa préférence : le ciel et la terre ; la nature et le surnaturel ; les hommes et les dieux ; ou encore les hommes entre eux, en les unissant dans une et par une foi commune. Bref, la religion relierait à peu près n'importe quoi. Je passe sur les spéculations sur le sens ancien de religio : « scrupule ». Sottises que tout cela. La vérité est dans Festus (c'est le nom qui me revient, mais peut-être Mauss a-t-il alors cité un autre lexicographe), qui commente ainsi religio : « religiones tramenta erant ». Les « religions » étaient « des nœuds de paille ». Il semble que personne n'ait jamais remarqué cette petite phrase. Mais quels nœuds de paille ? Parbleu ! ceux qui servaient à fixer entre elles les poutres des ponts. La preuve en est qu'à Rome le maître de la religion, le prêtre suprême, s'appelle le « bâtisseur de ponts » : pontifex. Mais, aujourd'hui, quand quelqu'un parle du Pape comme du Souverain Pontife, sait-il qu'il l'appelle le Grand Pontonnier ! »
L'étymologie assigne donc au pape un profil assez net : il est tout à la fois architecte, ingénieur, maître d'ouvrage et « tâcheron », dit Caillois, sans coloration péjorative – il construit le pont. Il n'est pas le passeur. Dans la suite de son texte, Caillois scrute « l'obscure magie » des ponts. La fonction papale ne ressort pas disqualifiée, loin s'en faut, de ce redressement lexical.
Je comprends mieux, ainsi, pourquoi je suis las à ce point de devoir, en plus des charges diverses qu'impose le réel, être mon propre pontonnier. Il est temps, pour que j'accueille sereinement une vieillesse tant attendue, que quelqu'un prenne la relève.
Vraiment, il me faut un pape.
[1] Le Grand Pontonnier, in Cases d'un échiquier, Gallimard, 1970 : pp. 23 sq.
[2] Je donne ici le texte auquel j'ai seulement fait allusion dans une chronique précédente intitulée Les Nœuds de paille, publiée en mars dernier dans la Zone de Juan Asensio, Le Stalker.
Pie XII, pape de 1939 à 1958.
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Dominique Autié
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