blog dominique autie

 

Lundi 25 avril 2005

06: 29

 

La haine de la photographie

 

 

main_de_jean_paul_ii

 

Il me faut commencer cette chronique par des excuses : j'utilise aujourd'hui ce lieu pour tenter de solder une douleur, dont je pressens qu'elle pourrait avoir la vie dure d'une souffrance.

Le courrier électronique en question est daté de 9 h 12. C'est dire qu'il a pratiquement inauguré ma journée de travail professionnel. Il émane d'un membre de ma famille. Il comporte deux fichiers joints. Je t'envoie deux photos de ton père qui ont été prises par Monsieur S., un de ses anciens collègues qui habite à C. À la réception elles seront de qualité médiocre car les épreuves papier que j'ai reçues sont elles-mêmes de mauvaise qualité. Le seul intérêt de ces photos c'est que ce sont les dernières, prises quelques jours seulement [la phrase reste en suspens, non ponctuée : les mots avant sa mort n'ont pas été écrits, ou un coup de souris maladroit les a gommés ; ce détail est sans intérêt sur le fond, mais il appartient au message, je le relève.]

Ces deux photographies sont atroces. Je découvre mon père comme lui-même a toujours eu la force et la dignité de m’épargner de le voir. J'en déduis que, ce jour-là (sept jours en effet avant sa mort), il n'y avait personne autour de lui pour lui inspirer cette fermeté dans la présence qu'il m'avait encore témoignée une semaine plus tôt. Ces deux clichés ont été pris au cours du banquet offert aux personnes âgées par sa commune, en banlieu parisienne. La circonstance est publique mais, ce jour-là, mon père était seul. Ces photographies le disent, elles me le hurlent aux yeux. Elles ne sont pas soutenables.

Ces images ont circulé avant de me parvenir : ce n'est pas l'opérateur qui me les adresse, elles ont traversé une première fois la France puis une autre fois dans un autre sens encore (un grand triangle presque isocèle sur la carte) pour échouer ici ; on se les refile ; personne ne les assume, on vante seulement qu'elles sont les dernières qu'on a prises de lui. On perçoit confusément la honte qu'elles dégagent d'exister en tant qu'images et l'on convient, in fine, que je suis la poubelle désignée pour se débarrasser de cette honte. Ce qui n'est pas si mal vu, il me faut le reconnaître.

Si le moindre amour avait inspiré l'opérateur, il aurait saisi (peut-être à son insu) ce geste de la main que l'on voit ici à cet homme qui souffrait lui aussi de la maladie de Pakinson. Je ne saurais dire si cette posture est induite par le handicap ou si, par hasard, les deux hommes partageaient ce geste – mais celui-ci avait, chez mon père, le pouvoir de signifier sa tension vers l'interlocuteur, comme pour compenser par une implication du corps (polarisée ici vers le bras) ce que la maladie avait tendance à retenir et à figer sur les traits, une émotion, une attention que le visage peinait à traduire. C'est ce geste-là, très précisément, que le moindre amour aurait vu chez cet homme. C'est bien le dernier geste que m'adressa mon père, sur le pas de sa porte, le soir où je l'ai quitté pour reprendre le train de Toulouse, quinze jours avant sa mort. Il y avait tout son amour à lui dans sa façon de maîtriser sa main – sa main valait son visage, valait tout son corps malade. Cette image-là que nul, à ma connaissance, n'a réalisée en tant qu'image, elle ne me fait pas défaut. Je la porte en moi. C'est mon père bénissant le monde qui l'entourait, c'est la bénédiction de mon père sur moi. Cette bénédiction est immédiate – elle récuse toute médiation, congédie tout média.

Quel niveau d'opacité intellectuelle, spirituelle et simplement humaine faut-il, aujourd'hui, pour n'avoir pas encore compris – fût-ce par imprégnation, de façon entièrement passive – que la seule valeur d'une image est d'être, précisément, iconique : qu'une image n'existe que par le discours qu'elle tient, que l'on maîtrise ou non ce discours, que l'opérateur soit le maître absolu de son dispositif ou que le réel se rebiffe et troue, éventre l'appareil reflex autofocus le plus sophistiqué et empoigne le photographe à la gorge, comme c'est le cas ici. Comment celui qui a eu sous les yeux le produit de sa prise de vue a-t-il pu échapper à la strangulation du réel ? L'homme en question est un aveugle ou un criminel.

Je ne connais que quelques pages d'Hervé Guibert, parlant des clichés qu'il a pris de sa mère, pour faire écho ce soir à la douleur glaciale de ces deux documents.

Ce n'est pas tant la vidéosphère (la panscopie devenue notre milieu vital) qui est en cause, ici, que la misère de l'homme, sa cécité, son opacité qui se confortent, se propagent et se démultiplient désormais en réseaux, en associations, en concentrations. Cette misère bénéficie du temps réel des médias électroniques, elle communique et se fait nuisible. Elle n'inspire aucune sollicitude, se soustrait d'elle-même à toute indulgence. Elle peut vous tomber dessus un matin sans prévenir. Vous comprenez alors le vague malaise qui, depuis des mois, émanait des images d'un homme atteint de la même maladie, qu'un casting insensé était supposé prémunir contre ce degré zéro de l'image, celui où l'opérateur en revendique l'authenticité et s'en targue.

Je n'étais pas là, ce jour-là, auprès de lui. C'est tout ce que ces clichés signifient, c'est leur seul discours. C'est tout ce que me vaut la misère de celui qui les a pris et de celui qui me les a adressés : une piqûre de rappel, avec la dose presque létale de cette culpabilité qui reste décidément notre drogue dure, le shoot auquel notre Occident judéo-chrétien est addict à mort.

Faute du moindre amour, de la haine sans emploi rôde aux abords de tels clichés : de la haine de soi, de cette haine crue des albums de famille, à vous couper le souffle quand vous les découvrez d'un point de vue un tant soit peu extérieur ; cette même haine qui, parée par les soins de la thanatopraxie dévoyée qu'est le journalisme, ne cesse de hoqueter dans les médias ordinaires. Cette haine, comme toute haine, est un poison.

Je n'y vois qu'un remède. Bénis-moi, mon père, ce matin encore ! Ne cesse pas de me bénir – à hauteur de cette haine : sans relâche, je t'en prie.

 

Jean Paul II (détail). D.R.

 

Commentaires:

Commentaire de: Jean-Marie Le Ray [Visiteur] · http://e-samizdat.com
Bonjour,

Je vis en Italie depuis près de 23 ans, et j’ai la chance de capter France 2 et de ne pas perdre tout contact avec mon pays, avec ma langue.

- Environ une semaine avant la mort du pape, dans la nouvelle formule du JT de 13 heures inaugurée par Christophe Hondelatte, j'ai eu l'occasion de voir un invité des cinq dernières minutes un peu spécial, qui se présentait comme prêtre-journaliste.
Le ou la journaliste faisant son métier lui posait la question que répétaient à l’envi les journalistes du monde entier : « Comment jugez-vous les dernières apparitions du pape ? (j'ajoute : "qui ose montrer son masque de souffrance").
La réponse est tombée sèche comme un couperet : « Je suis profondément choqué… »

- Avant-hier j'ai vu sur la première chaîne publique italienne la fin de "Domenica in", une émission qui dure tout l'après-midi du dimanche. Quelques invités était réunis pour témoigner de certains miracles accomplis par Jean-Paul II durant sa vie.
Il y avait notamment une mère et son enfant qui venaient d'Australie, et le fils, désormais adulte, ne parlait qu'avec difficulté un anglais haché où la simplicité des mots était compensée par la force vécue du message.
Or comme en écho aux mots profondément choquants rapportés plus haut, il termina son intervention en concluant : « Je remercie Jean-Paul II d'avoir voulu être présent jusqu'au bout, car la vision de sa souffrance m'a aidé à vivre la mienne ».

Dans cet échange à distance il n'y a certes aucune commune mesure entre les deux pôles du dialogue, mais il n’est pas exclu que le soi-disant prêtre-journaliste puisse lire un jour cette réplique à son indigence, qu’il se reconnaisse et qu’il comprenne. Peut-être.

Jean-Marie Le Ray
Permalien Mardi 26 avril 2005 @ 09:35
Commentaire de: Grégory [Visiteur]
Les tentatives de tous ces voleurs d'âmes seront vaines tant qu'il y aura une certaine foi, quelle qu'elle soit.

Je pense qu'il faut savoir "refuser les images", fermer les yeux ou tourner le dos aux démons qui se parent de médiocres atours. La Photo est une allégorie : la réalité du mensonge de notre époque.


Bien à vous.

Grégory.
Permalien Mardi 26 avril 2005 @ 20:18
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Vous savez, les choses ne sont pas simples, jamais ; j'étais ce week end à Marseille, chez ma mère. Sur sa table de nuit, cette photo de mon père, quelque temps avant sa mort, justement. Cette image est celle d'un homme détruit par le cancer, tenant à la main un des médicaments qu'il prenait alors. Il lui demeure un vague sourire, et encore. Je ne comprends pas et ne comprendrai sans doute jamais pourquoi ma mère supporte cette photo à ses côtés, plutôt que d'autres où on le voit en bonne santé. Parce que c'est l'image qu'elle garde de lui ? Allez savoir. Je ne comprends pas. J'ai chez moi une autre photo qui date d'avant sa maladie. Pourquoi conserver l'image d'une destruction et non celle d'un être en forme ? Pour moi, c'est incompréhensible. Et elle le fait avec tendresse. Allez savoir.

Je ne sais pas si vous verrez ce commentaire qui se rapporte à une note d'il y a près de deux mois. Ce n'est pas grave.
Permalien Lundi 20 juin 2005 @ 16:40

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