blog dominique autie

 

Vendredi 29 avril 2005

06: 36

 

Les pierres ténébreuses

de Roger Caillois

 

 

onyx

 

 

 

 

Il repose la calcite-escalier qui vient de l'entraîner dans l'une de ses randonnées immobiles et quasi initiatiques, dont Pierres réfléchies – comme auparavant Pierres et L'Écriture des pierres [1] – livre le récit.

Le crépuscule est tombé. Je distingue
à peine les parois bancales, les degrés extravagants où ma songerie a pris
son départ. La fantasmagorie tourne court. Contrairement à beaucoup,
j'ai besoin de lumière pour l'entretenir : en moi. Souvent le rêve est l'offrande de l'éclat
[2].

Toute son œuvre durant, Roger Caillois donne au lecteur attentif le sentiment d'armer des pièges dont sa propre fantaisie de visionnaire constitue le gibier de prédilection. Le premier en date, qui n'est pas le moins redoutable, fut ses Impostures de la poésie [3] comme si, tel un joueur invétéré qui, de son plein gré, se fait inscrire sur la liste noire des casinos, il avait muselé sa plus profonde inclinaison à la rêverie débridée. De cette austérité, le poète enfin réconcilié des dernières années garde toutefois les stigmates. Une simple lecture de surface peut encore confondre : le moraliste des écrits du temps de guerre [4] poindrait toujours sous le regard extasié du lapidaire. De sorte que la lumière indispensable à la contemplation des pierres conforterait le catalogue manichéen des métaphores bibliques : jusque dans l'étoffe du règne minéral, la lumière rédemptrice terrasserait les forces néfastes de l'ombre.

Un tel commentaire trouverait encore argument dans l'admirable cristal noir, dont Caillois jure que cette pierre est nocturne par excellence, refuge d'une puissance sinistre, originelle, plus dangereuse et plus vraie que celle du jour. Une délectation morose, d'abord avec effroi, bientôt avec complaisance, imagine que ces réverbérations de citerne ont précédé la première aurore et qu'elles brilleront encore d'un éclat domestique, quand tout soleil se sera tu. Et d'insister : D'ordinaire, en effet, le cristal est lumière figée qui se proclame. Il affiche l'alliance réussie de l'impénétrable, de l'invisible et de l'éclatant [5]. Voici, croirait-on, un mystique attelé à son dogme poursuivant son dieu jusque dans la poussière indifférenciée des origines. Il est d'ailleurs frappant que certaines de ses pages ne laissent d'évoquer, dans l'objet même du discours, les réflexions sur la matière de Teilhard de Chardin. Mais la connivence s'en tient, outre une langue irréprochable, à une même référence implicite au De natura rerum de Lucrèce ; La Messe sur le monde n'eut jamais place dans la bibliothèque de Roger Caillois.

Mieux ! À scruter son cristal noir, il nous introduit dans un ordre libre de tout excipient éthique. À peu près à la même époque, il concède cet aveu : Il m'arrive d'imaginer, mais sans jamais le déclarer atroce, le soleil antérieur d'où se répercutent les ondes des ténèbres essentielles (…) Je suis assuré qu'en ce monde symétrique existe quelque part, qui équilibre le foyer de la lumière, une aveuglante opacité. [6]

Symétrique… Nous touchons bien au vif de la démarche, à ce qui fait la singularité de son art poétique. La question de l'ombre et de la lumière ne se pose donc pas en d'autres termes et ne déroge pas à la méthode qui lui fit rapprocher d'abord les motifs des ailes de papillons des œuvre picturales humaines ou – d'une audace autre mais tout aussi rigoureuse – les vibrations du quartz et les ondes ensorceleuses de la flûte de Hans, le petit saltimbanque d'Hameln [7]. La nuit s'avère dotée de structures dont l'agencement et la permanence n'ont rien à envier à l'ordre diurne : L'architecture de ténèbres demeure imperturbable. Certes, il est commun d'être couleur d'encre. Mais cette nuit, d'une espèce nouvelle, est partout exacte et construite, formée de flancs parallèles, de biseaux homologues, de justes médiatrices, d'angles inévitables. Une géométrie stricte proclame qu'elle n'est pas un néant à combler, encore moins un oubli à réparer, mais un ordre qui a ses lois et qui publie sa valeur d'ordre [8].

Point de hiérarchie morale, à peine cet universel constat d'antériorité puisque l'intuition suggère et la raison confirme que la nuit précéda le feu. Mais à bien chercher, la manipulation des pierres n'a jamais offert à Caillois le moindre prétexte à méditer un concept de progrès. Les pierres, immensément, sont anonymes et durables […] Par ultime et indéracinable nostalgie, je n'éprouve alors de révérence que pour celles qui sont visiblement ordonnées, quoique plus impersonnelles encore que l'univers ou la vie. Elles me persuadent que, par la seule syntaxe, la durée préserve sa chance [9].

Qu'il s'en prenne à la pieuvre, au rostre des insectes, aux masques ou aux songes des hommes, il en revient à sa hantise de grammairien qui lui fit vouer toute une vie d'écriture à traquer une syntaxe enfin irrécusable. Ses manifestes les plus circonstanciels apparaissent, avec le recul, comme autant d'exercices – comme on parle d'exercices spirituels pour le mystique – destinés à trier dans le réel un matériau toujours plus brut, moins affecté par les sophistications et les reniements de l'histoire. Les sociétés humaines ont peu à peu conduit le sociologue à la minéralogie.

Dès lors, son cristal noir enseigne bien que ténèbres et lumières ne tiennent leur antagonisme que d'une morale excédentaire. On ne saurait pousser plus loin le refus de toute confession. Mais importe de souligner qu'une poétique – et non une métaphysique – autorise un tel détachement. Roger Caillois semble n'avoir accédé qu'au terme d'un itinéraire particulièrement scrupuleux mais, il faut en convenir, détourné à ce qu'un surréaliste entrevit d'emblée : L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation. Écrite en 1925, dans la fulgurance des premiers travaux du groupe, cette petite phrase de Michel Leiris [10] semble, tel un verset de Nostradamus, prédire Pierres réfléchies. Tant de chemins de traverse, de sourcilleuses préventions contre ce qui pût passer à ses yeux pour du laxisme (un manquement à la grammaire) fut irraisonnablement coûteux : dans l'édition de 1984, c'est-à-dire plus de cinq ans après sa mort, Caillois n'est mentionné dans le Petit Robert des noms propres que pour son écriture sévère à l'image de son goût d'un ordre rationnel et de la cohérence. Nulle allusion à cet agnosticisme spécifiquement poétique, qui s'exprime ici dans une suite de raccourcis saisissants.

Lus comme tels, ils ne laissent place au moindre doute. Détachons pourtant cet ultime parangon qui prouve surabondamment, s'il en était encore besoin, que nous sommes au cœur d'un pur dispositif poétique. Faisant jouer devant lui une tranche de calcédoine, il distingue tout à tour le dessin d'une équerre et d'un compas dans les reflets miroitants de la pierre assurément équerre et compas, mais d'avant le cercle de l'homme et la perpendiculaire de sa géométrie. Septaria, calcaires de Toscane et autres pierres à images avaient déjà fourni de nombreux prétextes à une lecture de signes antérieurs aux alphabets humains, qu'ils préfigurent pourtant. Mais, cette fois, Caillois n'abdique pas ce que les mots – eux-mêmes saturés de toute leur charge métaphorique – lui dictent soudain devant ces graphies déconcertantes puisque abusivement familières : Figures issues d'un caprice du sort et dont le sens est quasi nul, elles n'illustrent que la redondance nécessaire d'un univers fini. Ainsi, de temps en temps, de la multitude des signes enfermés dans la nuit et le silence des minéraux, l'un d'eux par aventure parvient au jour. Il est alors publié, divulgué. Pour remonter le cours de l'étymologie jusqu'en amont de la naissance du mot et pour lui assurer un sens plus rude, qu'il n'eut jamais, je dirai qu'il est alors dilapidé : arraché aux ténèbres de la pierre, du même coup prélevé sur le viatique total consenti à l'origine des temps et qui ne sera jamais plus approvisionné [11].

Insolent jeu de mots ! Et curieux rigoriste, qui se réfère ainsi à des ténèbres prolifiques, jubilant de buter contre le poème [12] exondé de la nuit des temps, comme en pure perte.

 

[1] Pierre réfléchies, Gallimard, 1975 ; Pierres, Gallimard, 1966, repris dans la collection « Poésie » ; L'Écriture des pierres, Skira, collection « Les Sentiers de la création », 1970, repris dans la collection « Champs », Flammarion.
[2] Pierres réfléchies, p. 128.
[3] 1944, repris dans Approches de la poésie, Gallimard, 1978.
[4] Notamment Le Rocher de Sisyple et Circonstancielles, les deux volumes chez Gallimard, 1946.
[5] Pierre réfléchies, p. 119.
[6] Aveu du nocturne, publié dans Nykta, Éditions d'art Agori, Paris, 1975.
[7] Récurrences dérobées, Hermann, 1978.
[8] Pierres réfléchies, p. 120.
[9] Ibid., p. 122.
[10] Le Point cardinal, 1927, repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969.
[11] Pierre réfléchies, pp. 73-75.
[12] Ibid., p. 15.

Onyx (Brésil), Collection Roger Caillois, reproduit dans L'Écriture des pierres, p. 86. © Skira.

 

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