Sans doute convient-il de s'interroger, sans peur des contre-courants et des rapides, sur la tendance, lourde ces temps-ci, qui consiste à invoquer les neurosciences au moindre lapsus : véritable compulsion qui consiste à exhiber les deux lobes du cerveau humain – alternativement avec l'hélice d'ADN, double elle aussi – un peu comme certains messieurs ouvrent vite fait les deux pans de leur macfarlane.
Cela a commencé, il y quelques lustres désormais, avec l'autisme. Force est de constater que cette approche, appliquée à cette pathologie précise, n'a pas été sans mérites. Mais on sait quel mauvais coton une grande découverte peut inciter à filer.
Dans son petit livre [1], Jean-Louis Pedinelli fait la part un peu trop belle à mon goût à l'approche neuropsychologique et cognitive de l'alexithymie : trente-cinq pages sur une centaine de texte utile. Il semble tout d'abord y avoir une contradiction à mentionner le taux exorbitant de prévalence de la pathologie décrite comme telle par ses inventeurs américains (8 % de la population globale des pays occidentaux) et à enfourcher le destrier des neurosciences pour suggérer que tous ces gens souffriraient d'un mauvais transit neuronal entre leur cerveau gauche et leur cerveau droit (les Allemands disposent d'une merveilleuse expression populaire pour stigmatiser ces courants qui ne passent pas, entre les êtres – donc, par extension du domaine de la métaphore – entre les cellules : Il y a un éléphant sur le tuyau).
Si ce n'est pas se défausser !… si ce n'est pas conspuer l'hypothèse de l'âme ! si ce n'est pas le dernier stade de la pensée laïque dans toute son horreur ! si ce n'est pas renvoyer à la solitude de son drame (je tente de peser mes mots) celle ou celui que la moindre mise en situation tétanise, derrière quoi se profile le spectre d'une mise en demeure de nommer, pour soi-même, l'effet que produit l'autre-qui-passe, l'autre-qui-s'approche, l'autre-qui-va-peut-être-[vous]-parler. L'autre devant qui il faudrait alors que ma langue ait figure humaine.
Je ne peux m'empêcher de songer aux effet qu'eurent sur moi les premiers échos des recherches menées pour isoler le gène de l'alcoolisme. Moi qui suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils d'ouvriers imprimeurs du côté de mon père comme de ma mère, vous imaginez ! Je me contente, depuis toujours, d'indiquer que j'avais, sans doute, du plomb dans mon biberon, ce qui évoque une pathologie bien repérée, sans doute connue depuis les premiers héritiers de Gutenberg, le saturnisme : non-élimination du plomb par l'organisme, avec sa prophylaxie empirique qui consistait, pour les ouvriers typographes, à absorber de grandes quantités de lait (réputé fixer les particules de plomb et les drainer vers la filière digestive, qui les élimine). Le démantèlement de l'Imprimerie nationale aura pour seul bénéfice de nous éviter une tentative d'approche novatrice du saturnisme par les neurosciences.
Car je ne peux croire qu'en l'occurrence ce déraillement-là soit purement fortuit. Il reste, pour l'essentiel, à procéder à une mise au jour des motifs inavouables des sectateurs du tout neurologique. Trop polis, trop propres, trop invasifs pour être honnêtes. Quand je dis « mise au jour », j'entends une information argumentée et lisible à l'usage du tout venant (semblable à celle qui nous a alertés, en son temps, contre les méfaits des colorants et autres additifs alimentaires du genre E320) qui fasse que, le plus tôt possible, tout individu qui se verra confronté au discours codé d'un thérapeute (ou d'un journaliste perroquet) ait le cran de rétorquer : Voulez-vous laisser mes hémisphères cérébraux tranquilles et vous mêler de ce qui vous regarde.
[1] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.

sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes… Cliquez ici
sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.
Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 |
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 |
| 27 | 28 | 29 | ||||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








