blog dominique autie

 

Mercredi 11 mai 2005

06: 42

 

Léon-Paul Fargue
Un blogueur sous l'Occupation

fargue

 

Rouvrons l'album de famille.
Les véhicules, solides ou baroques, qui figuraient
sur les photographies prises par nos parents se lèvent des pages
comme des fantômes pour nous offrir leurs vieux services.
La race fiacreuse a retrouvé sa vogue.
Et mes souvenirs me feuillettent le cœur.

blanc
Déjeuners de soleil, p. 8.

 

J'aime ces circonstances qui vous font vous plaquer la paume sur le front : Mais c'est bien sûr ! Lorsque Joseph Clemente – graveur et typographe, ami professionnel – m'a offert deux pages de Léon-Paul Fargue sur les vertus du silence, je n'ai eu de cesse que je n'aie trouvé un exemplaire d'époque du recueil d'où il les avait tirées pour moi. J'avais bien dû lire quelques poèmes en prose de l'auteur du Piéton de Paris, mais tant de fermeté et d'élégance dans le propos pour imposer la nécessaire vertu du silence eut force conviction.

La lecture d'un trait de Déjeuners de soleil [1], déniché d'un clic de souris chez un libraire d'ancien de Perpignan et reçu quatre jours plus tard par voie postale, me fit mettre la main, dans les deux semaines qui suivirent, sur trois ou quatre volumes impeccablement conservés de la collection blanche de Gallimard (je ne voyais plus que des Fargue sur chaque éventaire de bouquiniste aux puces le dimanche matin, on les avait sortis pour moi !) ; j'en commandai deux autres encore sur Internet, dont les Dîners de lune qui, vous l'aviez pressenti je suppose, constitua en décembre 1952 la suite posthume des Déjeuners….

En quelques jours, j'avais donc rassemblé l'essentiel de ce que Léon-Paul Fargue a fait paraître de ces textes brefs, de trois à six pages imprimées dans une typographie assez large et qu'il range lui-même sous la bannière d'un genre, la chronique, dont il écrit qu'il est admirablement inutile, mais tout aussi indispensable qu'une robe de femme. Pourtant, à bien les lire jusqu'entre leurs lignes, ces textes écrits dans la capitale occupée par un amoureux de Paris qui fait mine de prendre son mal en patience ont dû, en son temps, offrir à leurs lecteurs un breuvage dopant contre le défaitisme, la lassitude et la tentation du reniement.

Toutefois, il est vrai que le premier mouvement est de s'abandonner à cette écriture savoureuse, tour à tour délicate, pimentée, suave, comme se succèdent les saveurs d'un repas dosées par amour de l'hôte qu'on accueille – mais avec la gourmandise incorrigible qui signe l'authentique maître queux.

Dans Lanterne magique, délicieux volume aux proportions matérielles d'écrin publié en 1944 par le tout jeune Robert Laffont, qui faisait ses premières armes d'éditeur à Marseille, Fargue relate sa visite de badaud au petit musée du Conservatoire : Je reviens de rêver. Je pourrais m'en tenir au pur enchantement de ces quatre simples mots ! Mais les trois pages qu'ils annoncent sont une splendeur :

[…] Quant au beau métier de luthier, c'est peut-être un de ceux que j'aurais aimé pratiquer… Ces vaisseaux rentrés au port, ces petits corps galbés de femmes et d'enfants aux formes pures, aux hanches parfaites, ces agrès ingénieux d'oiseaux et d'insectes aux nez brillants, aux nerfs marins, aux muscles bien pris dans leurs aponévroses, ne parlent plus, ne chantent plus, ne souffrent plus. Mais ils vibrent parfois encore, ils sont sensibles aux moindres bruits. Ils me font penser au vers de Verlaine, à ce vers qui va si loin : L'inflexion des voix chères qui se sont tues… […]
Les essences les plus nobles, amoureusement sculptées, rigoureusement assemblées, l'ébène, le cèdre, le cyprès, le citronnier sont leur matière et leur domaine. Les éclisses d'épinettes et de clavecins ainsi que les fonds de violes, de théorbes, de luths et de guitares sont rompus de marqueteries impeccables, précises comme des pâtisseries mathématiques. En vermeil, en argent ciselé ou niellé sont les bagues, les viroles et les anneaux qui montent aux doigts noirs des hautbois et des flûtes. Les serpents et les cornets s'emmirlitonnent d'arabesques qui sont des chefs-d'œuvre de gainerie. L'écaille, l'ivoire, la nacre, les matériaux les plus délicats de la tabletterie posent leurs faces-à-main aux visage des mandores et des pochettes, des virginales et des tympanons.

Je suspens ici le texte, à contrecœur, étourdi par cette langue qui jubile.

Je me suis tapé sur le front, disais-je ? Bien entendu ! Par la taille, par le régime de la langue, par la fonction qu'ils s'assignent, ces textes de Fargue sont des posts pour nos blogs ! C'est pourquoi je fais sans hésiter un blogueur avant la lettre de l'homme qui a pu écrire et publier pendant ces années noires :

Je voudrais dessiner aujourd'hui cette fleur fragile comme une poudre de fraîcheur sur un fruit nouveau, comme la rougeur sur une joue timide et qu'on appelle la confiance : elle donne le sentiment et peut-être la sensation la plus complète et la plus douce que nous puissions éprouver, la plus féconde aussi […]. Si nous en voulons tant aujourd'hui à quelques hommes, c'est avant tout parce qu'ils nous ont fait perdre la confiance que nous avions encore en eux. C'est la pire des trahisons, le pire des abandons, le pire des crimes, et nous ne pouvons le leur pardonner. Ils ont tué notre confiance, ils ont fait naître dans notre cœur la bête fétide, la puantise du doute. C'est bien cela l'ennemi : c'est celui dans lequel nous ne croyons plus. Car les hommes vivent de confiance et ils meurent de doutes [2].

Du coup, au moment de faire place dans ma bibliothèque à la petite dizaine de tranches qui devaient venir se glisser entre le poète Pierre Emmanuel et Dominique Fernandez (à une main de Jean Follain), parcourant les rayons bien-aimés, j'ai trouvé à Léon-Paul Fargue une belle liste de liens connivents dans les catacombes de la blogosphère : quelques invitations à rendre, ici même, les jours où l'inspiration viendrait à me manquer.

 

[1] Tous les volumes auxquels il est fait référence dans cette chronique sont accessibles d'occasion en édition d'époque, souvent en nombreux exemplaires, sur livre-rare-book, le portail des bouquinistes francophones.
[2] Lanterne magique, pp. 270-271.

Léon-Paul Fargue (1876-1947) en 1945, © Les éditions Sous la lampe (qui proposent un excellent site en hommage à Fargue, dont elles rééditent des textes devenus introuvables).

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur]
Ayant lu que vous encouragiez toute personne susceptible de vous signaler une coquille, je vous soumets humblement ma découverte :

La découverte d'une absence, celle d'un trait d'union.

Maître-queux.

Permalien Samedi 14 mai 2005 @ 12:06

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Dominique Autié
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