blog dominique autie

 

Vendredi 13 mai 2005

06: 34

 

Il faut parfois qu'un écrivain meure

 

 

 

assouline

 

Je m'arrête un instant sur ce défaut de subjonctif.


assouline_zoom

 

Je n'en fais pas une affaire de personne, a priori – quoique Pierre Assouline compte parmi les professionnels de l'écrit, qui tirent salaires et droits d'auteur de leur production et en vivent ; quoique Le Monde, dont la griffe figure en bandeau, héberge La République des livres. Je ne juge pas, en la circonstance, du contenu du blog de Pierre Assouline. Je pourrais, en revanche, m'étonner qu'une telle faute – dont je vais tenter de démontrer qu'elle n'est pas tout à fait une coquille, qu'elle en est même le contraire – n'ait toujours pas été corrigée plus de vingt-quatre heures après la mise en ligne de cette chronique. Je procède en entomologiste, je prends mes pinces, délicatement je me saisis de mon spécimen et je le pose sur ma table de travail.

La coquille, terme du jargon des imprimeurs (plus particulièrement des protes, les contremaîtres qui dirigeaient les correcteurs dans les ateliers d'imprimerie au plomb [1]), désigne la faute typographique dont est responsable la substitution d'une lettre à une autre, ou son omission, ou son rajout indu. C'est la faute de frappe de la secrétaire et du claviste. Elle n'est pas le fruit de la seule inattention : la coquille [2] peut trahir une forme tenace de dysgraphie – une pénible dyslexie des doigts sur le clavier ; de nos jours, l'hypnose légère provoquée par la luminescence de l'écran d'ordinateur, si elle ne la favorise, la rend plus retorse pour le scripteur contraint de se relire en temps réel.

L'auteur de la faute relevée ici ne peut plaider la coquille. Ici, c'est la langue qui a fourché. Le subjonctif ne s'est pas imposé à la façon dont le bras se lève, sans ordre préalable conscient, pour protéger le visage d'un projectile qui vient dans sa direction, ou dont la main droite, chez l'individu communément latéralisé, se tend pour saisir le verre ou le crayon.

Irai-je plus loin ? Cette conjugaison défectueuse est la dernière des fautes que l'organisme est susceptible de laisser passer : le mode verbal, au contraire de la subtilité syntaxique ou lexicale (on ne saurait non plus, mais pour de tout autres raisons, plaider les circonstances atténuantes de la faute frappe devant un martyrologue), n'est pas affaire de surface, de vernis, de style, d'épiderme ; le verbe relève du système nerveux central. La désorganisation des gestes reste le premier symptôme, le plus évident, des grandes atteintes neurologiques.

Tout ce qui précède revient à dire que ce défaut de subjonctif signale un déficit du métabolisme.

Je fais bien entendu le crédit à l'écrivain de métier de connaître la règle qu'il aurait dû appliquer. J'affirme simplement qu'une telle règle ne s'applique pas : elle opère sans préavis, les processus les plus affinés du corps engagé tout entier, sous contrôle du cerveau, dans le geste d'écrire produisent l'effet de la règle en libérant celui qui écrit de toute contrainte. Je vérifie martyrologe, par acquis de conscience, mais je constate qu'un subjonctif – toujours superbe d'élégance, même convoqué dans la phrase la plus terne – s'est inscrit dans le texte que je suis en train d'écrire.

Si c'est un imparfait du subjonctif qui s'est posé sur l'écran ou le papier, celui-ci presque toujours me fait lever le crayon, éloigner un instant les doigts du clavier pour une brève pause de jubilation. Comme jubilent, je suppose, celui dont le corps entraîné a gagné une compétition, le peintre qui vient de poser la touche sublime, la cantatrice dont la voix revient sereine des confins de sa tessiture : la première action de grâce va aux muscles, à la main, aux cordes vocales avant de se reconnaître le moindre mérite moral dû à la discipline d'un entraînement, du métier ou des vocalises.

Voilà pourquoi je ressens, découvrant cette ligne inaugurale porteuse d'un tel symptôme, la sorte d'effroi qui, médecin, me saisirait devant le scanner d'un patient venu pour une consultation de routine, sur lequel un tératome ou quelque nodule malin rendrait soudain pathétique le sourire repu de l'homme en bonne santé qui me fait face.

 

[1] Recherches historiques sur la coquille des imprimeurs, par Arnould Locard, Lyon, Alexandre Rey, Imprimeur de l'Académie, 1892 ; reprint par l'Association Mathieu Vivian, septembre 1995.
[2] Dite encore couille, dans l'argot des typographes (la coquille fatale sur le mot coquille produisant ledit substantif) ; Dictionnaire de la langue verte typographique, précédé d'une Monographie des typographes et suivi des Chants dus à la Muse typographique, par Eugène Boutmy, correcteur d'imprimerie, Paris, Isidore Liseux, éditeur, 1878.

Capture d'écran du blog de Pierre Assouline réalisée le 12 mai 2005, soit deux jours après la mise en ligne de la chronique incriminée.

 

Commentaires:

Commentaire de: Alina [Visiteur]
Quand j'étais petite, dans mon Sud-Ouest, on disait "qu'on voye", ça aidait à se souvenir du subjonctif, même si on subjonctivait comme Monsieur Jourdain prosait...
Ce qui me frappe dans cette phrase, tandis que je frappe sur mon clavier, exposée à toutes les fautes de, c'est le "il faut qu'un écrivain meure" (et non pas meurt) : ici aussi, j'entends la langue parler d'elle-même. Martyrologe ? "Parfois", ajoute poliment l'écrivant. Mais non, toujours et chaque jour : un bon écrivain est un écrivain mort - ou qui a du moins la décence de faire le mort.
Permalien Vendredi 13 mai 2005 @ 09:25
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Vous savez, la langue et l'orthographe d'Assouline, tout le monde sait à quoi s'en tenir. Plus étonnant est le fait que les correcteurs du Monde.fr, qui tiennent un blog sur le sujet, ne s'en soient pas aperçus.

Bien d'accord avec vous en ce qui concerne vos autres observations.

Euh... Puis-je amicalement vous signaler une coquille dans votre phrase : "Si c'est un imparfait du subjonCtif qui s'est posé sur l'écran ou le papier..."
Permalien Vendredi 13 mai 2005 @ 15:25
Commentaire de: admin [Membre]
Merci, cher visiteur attentif.
Les lecteurs de la première heure auront, malheureusement, eu droit à une autre coquille encore, corrigée vers 10 h 15. Et, pendant trente minutes environ, ce matin, un mot entier a manqué…
Je plaide la coquille ! mes journées se passent devant l'écran, mes yeux le soir crient grâce ; et je suis affecté, au clavier, de la dysgraphie dont je parle ici. D'ordinaire, je prends le temps de transférer le texte sous Word, afin de profiter d'un correcteur d'orthographe qui repère, au moins, les fautes de frappe les plus grossières, celles qui affectent la structure même du mot. Ce que je n'ai pas fait, tard hier soir, quand j'eus terminé la rédaction de ce texte.
Toutes mes excuses pour ces lacunes, celles-ci et toutes celles qui entachent certainement des chroniques passées.
Je serai toujours infiniment reconnaissant au lecteur qui prendra soin de me signaler ainsi une faute, un manquement quelconque aux conventions typographiques, une erreur toujours possible dans une référence. Ce blog a pour ambition d'apporter sur la Toile la preuve que l'écrit en ligne peut s'attacher à la forme, honorer son lecteur et, à cette seule condition, son auteur.
Dominique Autié.
Permalien Vendredi 13 mai 2005 @ 15:52
Commentaire de: Kate [Visiteur]
"Le subjontif ne s'est pas imposé [...]"? Nouvelle déclinaison? ;-)
Permalien Samedi 14 mai 2005 @ 14:19
Commentaire de: Louis Armel [Visiteur]
"Le subjonCtif ne s'est pas imposé" n'est toujours pas corrigé au 31 janvier 2006 (3§) quoique signalé dès le 14 mai 2005.
Permalien Mardi 31 janvier 2006 @ 12:01

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