blog dominique autie

 

Lundi 16 mai 2005

06: 43

 

Deux volcans, deux lolitas ?…

 

 

lolita_lowry

 

J'entendais il y a encore peu de temps mon ami Jean-Paul Chavent, assidu de l'œuvre Nabokov, me parler de la nouvelle traduction de Lolita parue il y a quatre ans [1]. Certains s'en sont désolés, assez nettement. Jean-Paul nuance le propos : les textes sont de la matière vivante, et non lettres ou langue mortes, ils ont prise sur le temps et le temps a prise sur eux. Ce regard est aussi le mien, je le dis et le redis souvent ici même. Mais Jean-Paul tranche net quand j'évoque la traduction que Jacques Darras a donnée, en 1987, de Under the Volcano [2] : Non ! Quoi qu'il en soit du texte, ce livre ne peut pas s'intituler Sous le volcan ! Ce n'est pas possible [en italiques dans la conversation].

Pourtant, force m'est de constater que c'est à Jacques Darras que je dois d'être enfin entré dans ce texte difficile, quelque acception qu'on retienne pour ce qualificatif à l'approche d'un tel livre. Faute de lire assez couramment l'anglais, je ne saurais dire si la langue de Lowry, dans ce texte, est prise d'alcool au point que le régime du récit en soit si profondément affecté et que la pensée sorte de son lit. J'ai recours à cette métaphore fluviale pour tenter d'indiquer l'impression que je garde de la lecture ancienne de la première traduction, au cours de laquelle tout récit d'Au-dessous du volcan s'est perdu dans un effort désespéré du lecteur à maintenir son embarcation dans la ligne de ce qu'il devinait de la destination du courant – venant buter à tout instant sur les débris et les restes apparents d'un paysage dont l'essentiel est englouti sous les eaux. Si cette impression répond à quelque réalité du texte, il faut conclure que la première traduction, celle de Stephen Spriel et Clarisse Francillon, était la bonne, d'emblée.

Lowry, toutefois, argumente pied à pied – dans la lettre à son éditeur intégralement reproduite dans l'édition Darras – sur la construction de son roman, sur le chiffrage symbolique de l'architecture qu'il lui a voulue. Le propos est impressionnant à plus d'un titre. Il témoigne tout d'abord d'une ambition hautaine : Lowry modèle, façonne et cuit l'œuvre à la façon d'un dieu païen dans sa fournaise ; sans oublier qu'il fait le lit de ses exégètes à venir, prépare le travail de qui procédera à l'édition critique de son texte. Du commentaire de Lowry, on déduit encore que le personnage de Geoffrey Firmin, le consul dipsomane, n'est pas le sujet d'Au-dessous du volcan, mais une perle ténébreuse enchâssée dans l'écrin d'un fastueux dispositif littéraire. Nous sommes loin de l'autobiographie à peine romanesque de Jack London dans son John Barleycorn [3] comme de Milton Loftis, figure admirablement campée du père alcoolique qui soutient, tel un atlante, le roman de William Styron, Un Lit de ténèbres [4].

De sorte que, si je laisse de côté le récit de London, que l'alcool essouffle, nous disposons grâce à Styron du personnage de l'alcoolique, rendu avec un art sans faille, bouleversant de rigueur dans ses composés psychologiques, humain – presque trop humain ; et, avec Lowry, d'une pure manipulation alchimique par laquelle la dipsomanie (boire pour se détruire) se transmue en littérature – en monument littéraire, en massif volcanique. Dans l'un et l'autre cas, la tâche du traducteur n'est pas exactement la même, me semble-t-il, et je reste troublé d'avoir dû recourir à cette seconde traduction, plus fluide, proposée par Jacques Darras, pour accéder enfin au livre de Lowry. Sans la moindre certitude, je laisse cependant la question ouverte : quel est le prix de cette aisance dans une stricte perspective littéraire, celle très fermement revendiquée par l'auteur ?

L'année dernière, je me suis procuré un exemplaire d'une réimpression tardive, mais de belle facture typographique, de la première traduction d'Au-dessous du volcan au Club français du livre. Je n'exclus pas que l'absence de marges et la grisaille du volume de poche dans lequel j'ai découvert ce texte, voilà plus de quinze ans, n'aient pesé lourd dans ma gêne : je me suis promis de relire, un jour, la version de Jacques Darras et, non pas de la comparer page à page à la traduction définitive de 1960 – pensum dont je suis intimement persuadé qu'il ne m'enseignerait rien –, mais d'enchaîner, dans la foulée, avec l'originale. D'un seul trait, comme je sifflais coup sur coup les verres de whisky il y a vingt ans.

C'est à ce prix qu'il y a cinq ans, préparant une communication libre sur la Sulamite pour un congrès d'exégètes (mais dix traductions différentes, cette fois, ont été requises), il me semble avoir entrevu, comme en rêve – je pèse mes mots, mais j'en souhaiterais, ici, un plus ténu encore – une infime pulsation de ce qui fut, peut-être, la langue du Cantique des Cantiques.

 

au_dessous_du_volcan

 

[1] Vladimir Nabokov, Lolita, traduction de Maurice Couturier. Gallimard, 468 pages, 2001.
[2] Malcolm Lowry, Sous le volcan, traduction de Jacques Darras, Grasset, 1987.
[3] Traduit de l'anglais par Louis Postif, Phébus, collection « Libretto », 2000.
[4] Traduit de l'anglais par Michel Arnaud, Gallimard, 1953 ; diponible en collection de poche « L'Imaginaire ».

Lolita, affiche du film de Stanley Kubrick (1962).
En médaillon : Malcolm Lowry, D.R.
Au-dessous du Volcan, deuxième édition française, Corréa, 1950. Traduction de Stephen Spriel et Clarisse Francillon, qui rédigea la préface de Malcolm Lowry à cette édition à partir de notes que l'auteur lui avait dictées. Pour les bibliophiles invétérés, la toute première édition est celle du Club français du livre, en 1949, dans cette même traduction. L'édition définitive sera mise au point en 1960 et publiée par Buchet-Chastel (c'est cette version qui est actuellement disponible au format de poche « Folio » de Gallimard. Dès l'origine, Maurice Nadeau a été l'artisan de l'introduction en France de ce livre et, plus largement, de l'œuvre de Malcolm Lowry.

 

Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur]
Bonjour,

Ne manque-t-il pas un 'ce' dans cet extrait de votre texte? :

" dans un effort désespéré du lecteur à maintenir son embarcation dans la ligne de qu'il devinait de la destination du courant"

"...de CE qu'il devinait de..."?

Cela étant dit, j'apprécie votre écriture et je prends du plaisir à tenter de débusquer la coquille comme vous invitez vos lecteurs à le faire! Exercice amusant et difficile car rares sont les fautes ou les oublis! En effet, aucun amusement à la clé si le texte en était rempli! Donc, merci. :-)

Permalien Lundi 16 mai 2005 @ 11:40
Commentaire de: admin [Membre]
Bingo !
C’est vraiment terrible, je trouve. J’ai passé, ce matin, 20 mn à relire cette chronique qui était en réserve depuis plusieurs semaines. Je croyais donc la lire avec un œil neuf. Tu parles !
J’ai affiné ici ou là une phrase qui me semblait manquer de transparence, mais le mot manquant est passé à l’as.
Merci, vraiment.
D.A.

Je crois que je vais devoir dédommager mes lecteurs ! Pour cinq coquilles dûment signalées, un livre gratuit de l'auteur… (j'ai quelques strocks ! voir paragraphe en rouge, en bas de page).
Permalien Lundi 16 mai 2005 @ 11:59
Commentaire de: cedric [Visiteur]

Je vous prends au mot!

Mais voici un point du règlement de ce nouveau jeu à expliciter : Les coquilles dans les commentaires comptent-elles?

"Strocks" au lieu de "Stocks", avouez que vous avez fait exprès pour celle-ci!! ;-)

J'en suis à combien?

Autre question : si c'est le lecteur qui fait une faute son compteur de coquilles débusquées retombe-t-il? (Si c'est le cas, j'ai personnellement intérêt à me méfier...)

A votre service ! :-)

Permalien Lundi 16 mai 2005 @ 15:59
Commentaire de: Marie Pierre DAUGÉ [Visiteur]
Merci pour cette évocation d'Au-dessous du volcan.
Il fait partie des livres qui comptent pour moi.
Mon père fut le passeur de ce texte en 1978
et, en 1987, je lui ai offert la nouvelle traduction
que je n'ai pas lue à l'époque.
Le changement de titre m'avait paru presque un sacrilège (ayant lu l'ouvrage trois fois).
Votre chronique aujourd'hui a affûté ma curiosité:
je vais la lire cet été dans mon nouveau domicile parisien.
Vous serez donc le second passeur de ce livre.
Amicalement,
Marie Pierre
Permalien Mercredi 18 mai 2005 @ 00:03

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