blog dominique autie

 

Lundi 23 mai 2005

06: 56

 

Les parleuses

Sonate pour flûte traversière et clavecin

 

sonate

 

Je reviens des puces par la rue Saint-Bernard. Dans mon dos, la basilique, devant moi la foule clairsemée des flâneurs du dimanche matin. En tête, je suppose, quelques trilles des Suites françaises de Bach, comme il m'arrive souvent lorsque la trouvaille d'un livre orphelin à rafistoler et à couvrir de papier cristal rend mon pas plus léger [ce matin, il s'agit d'un exemplaire de Routes des Pyrénées de Paul Guiton, de 1939, dans la précieuse série des éditions Arthaud, illustré de photographies en noir et blanc reproduites en héliogravure – la neige, poudreuse, et les ombres d'un velours à exciter la jalousie d'un peintre – ou d'une couturière].

Soudain, mon oreille fait l'intéressante, prétend me détourner d'un des trop rares visages que l'on voit venir au-devant de soi porteur de quelque surcroît de grâce ou d'humanité.

L'accent est d'ici, ou d'un peu plus bas, peut-être : du Béarn ? L'une est flûtée, liée, lisse, légère et souple comme l'oiseau. L'autre est à cordes pincées – le petit claquement du sautereau ne saurait tromper, avec son plectre en plume de corbeau. La partition est écrite, elle semble l'avoir été bien avant que les instrumentistes ne se mettent en devoir de l'étudier. Elle a été jouée tant et tant de fois qu'elle est exécutée de mémoire, c'est ce qu'indique, plus encore que leur irréprochable relais, l'allègre connivence dont témoignent d'espiègles appoggiatures. Comme jamais, la flûte expie l'insistance urticante du clavecin, c'est elle qui emporte la mélodie, la lance à contre-vent, la courbe avant qu'elle ne ricoche comme un ramier sur la ligne des toits.

Mais que peuvent-elles bien (se) dire ? Peu importe. Rien. Et tout. Les premiers mots de l'une sont, dès la deuxième mesure, surlignés par l'ostinato de l'autre et la phrase se propage, contrapuntique, scellée par l'algèbre musicale la plus austère dans ses principes et la plus mutine dans ses effets. Sur les quelques dizaines de mètres de l'andante, il aura sans doute été question de passementerie, de cuisson des foies gras, de rhumatisme articulaire, de la fuite du temps.

Je me retourne, quitte à rompre un charme.

Elles ont, l'une et l'autre, surdosé à peine le lait de rinçage déjaunissant, un voile lilas court dans leurs cheveux. Elles ont ressorti le manteau d'hiver et l'écharpe, car il fait ce matin un petit froid humide qui n'est vraiment pas de saison. Mes concertistes trottinent, elles sont pimpantes.

Je songe au bel entretien de Jacob et de Joseph. Je songe à ce devoir de tisser le monde échu à la parole humaine – comme nous devons l'aube aux oiseaux et la joie de midi au torrent, qui n'oublie pas de couler.

 

Manuscrit de l'andante de la sonate en si mineur BWV 1030 pour flûte traversière et clavecin de Jean Sébastien Bach. © ordiecole.com.

 

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