L'avenir se prépare aujourd'hui, il convient de se familiariser avec ses signes avant-coureurs, un peu chaque jour. Il est ainsi des images, des sons, des saveurs auxquels il n'est pas vain de se frotter dès à présent, quitte à se faire peur.
Je suis un adepte forcené, je crois l'avoir dit, des entremets industriels (Charles Gervais, il est odieux mais c'est divin). C'est ainsi qu'il y a une dizaine d'années j'ai découvert avec émotion une ligne (le mot collection me vient plus spontanément) de crèmes desserts de la marque Mont Blanc intitulée Pastels. Comme l'indiquait son nom, le produit était conçu pour le plaisir des yeux. Lorsque j'ai dégoupillé ma première boîte en fer de Pastel saveur pistache, j'ai cru un instant me trouver devant le saint Graal : une matière à la texture et à la couleur improbables, un chrême transsubstantié défiait devant moi toute intuition quant à la consistance, à l'odeur et au goût qui m'attendaient en bouche. Je me souviens avoir acheté un ramequin d'une teinte violine fluo et une petite cuillère au manche jaune canari que je réservai à mes boulimies de Pastel pistache by Mont Blanc.
Il existait également une référence « Truffe » et, de mémoire, deux autres déclinaisons qui partageaient la caractéristique que leur couleur ne figurait dans aucun nuancier Pantone et que leur consommation n'impliquait, en définitive, qu'une référence facultative à la pistache, au chocolat ou au caramel. Je suppose que les experts en marketing qui dirigeaient les départements recherche et développement de l'agroalimentaire disposaient encore, à cette époque, d'une marge de manœuvre pour atteindre (parfois) de façon ludique les objectifs de croissance des ventes et de prise de parts de marché qui leur étaient fixés.
Une page semble avoir été tournée. On a cessé de jouer.
À partir de cette date environ, l'amateur de poires que je suis n'a plus trouvé sur les marchés que des fruits insipides à chair de savonnette. Je fais, depuis des années, des rêves inassouvis de passe-crassanes (et je ne parle pas de l'abricot, autre sujet de tristesse). J'aurais dû me montrer plus vigilant – plus sourcilleux, mais je le suis déjà tant, sur tant de registres – quand il me semblait qu'une bonne confiture me restituait au palais un écho agréable de fruit frais. Des yaourts de luxe, avec des morceaux de poire, ont même entretenu en moi, croyais-je, le souvenir pieux de la williams. J'ai cédé aux avances les plus complaisantes des linéaires, traqué mes saveurs perdues jusque dans les compositions les plus sophistiquées que l'industrie alimentaire inventait à mon usage.
Il y a quelques jours enfin, ma main s'est posée sur un pack de Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière.
À la première bouchée, la certitude vous saisit qu'un terroriste a agi, que cette bombe gustative n'est qu'un avertissement, qu'un groupe armé prépare d'autres attentats dans d'autres rayons. Jamais la cerise ne vous a été si présente, son acidité mieux détournée. Vous découvrez la cerise dépassée, comme on le dit du coma, et plusieurs heures après, en dépit d'un scrupuleux brossage de dents, le concept de cerise persiste à requérir votre cerveau reptilien.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit, à la réflexion : procéder à un glissement progressif de la référence gustative du fruit naturel à sa reconstitution en laboratoire ; faire qu'à terme la cerise du marché semble un rappel, une évocation du goût officiel de la cerise géré au moyen d'additifs alimentaires de plus en plus performants. Ici, les exhausteurs de goût, qui relevaient dans la confiture la saveur du fruit, optimisent non plus le goût du fruit mais la sapidité de synthèse. La cerise du clafoutis n'est qu'une figurante, dont les jours sont probablement comptés. Elle se maintient parce qu'elle est encore un faire-valoir dont il sera bientôt loisible de se passer – dès qu'un marmot chipera une cerise à l'étal du rayon des fruits frais de l'hyper et se tournera vers sa mère pour lui dire de ne surtout pas en acheter, qu'elles ne sont pas bonnes, que celles du Petit Clafoutis en pots individuels qui fait son régal, elles, ont du goût.
Le dressage du parc humain passe d'abord par le formatage des sens. Il nous est donné d'observer, avec cette substitution de référence au principe de plaisir, l'une des méthodes les plus éprouvées de ce méticuleux travail de refondation d'Homo sapiens par lui-même. Ce même mode opératoire a d'ores et déjà fait ses preuves sur à peu près tout ce qui touche à son activité sexuelle, ses loisirs de masse, ses postures sociales, et l'on peut se féliciter de progrès significatifs et constants dans le domaine du corps, ultime enjeu et source promise des profits les plus exorbitants.
Je n'ai fait que découvrir, presque par hasard, le clafoutis de l'homme bionique, l'entremets des clones à venir. Ma gêne ne tient qu'à mon âge, puisque je dispose encore, stocké dans ma mémoire vive, du souvenir des bassines d'abricots que je dénoyautais chez ma grand-mère maternelle, quand revenait le grand jour des confitures (elle comptait les noyaux dont elle allait, au casse-noix, extraire l'amande (l'activateur de goût de l'époque) – une par pot, pas plus, car il était possible de s'empoisonner en en mangeant plusieurs d'affilée) ; après une matinée de ce pensum exquis, mes mains, mes joues, la chair de mon corps tout entier avaient saveur d'abricot. Qu'on se rassure, toutefois, ceux de mon temps mourront bien un jour, et avec eux cette mémoire interlope.

Après les Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière, la prochaine étape de ma préparation au posthumain ? J'achète une paire de patins à roulettes et je me fais de nouveaux amis (et/ou de nouvelles amies, le doute s'installe, c'est bon signe). Afin de commencer à désapprendre le goût de l'âme.
Clichés : en haut, D.R. ; dans le texte, © Nestlé.
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Dominique Autié
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