blog dominique autie

 

Mercredi 25 mai 2005

06: 32

 

Saveurs du posthumain

 

De la survie en milieux hostiles [IX]
(Courts manuels portatifs – 11)

 

posthumain

 

L'avenir se prépare aujourd'hui, il convient de se familiariser avec ses signes avant-coureurs, un peu chaque jour. Il est ainsi des images, des sons, des saveurs auxquels il n'est pas vain de se frotter dès à présent, quitte à se faire peur.

Je suis un adepte forcené, je crois l'avoir dit, des entremets industriels (Charles Gervais, il est odieux mais c'est divin). C'est ainsi qu'il y a une dizaine d'années j'ai découvert avec émotion une ligne (le mot collection me vient plus spontanément) de crèmes desserts de la marque Mont Blanc intitulée Pastels. Comme l'indiquait son nom, le produit était conçu pour le plaisir des yeux. Lorsque j'ai dégoupillé ma première boîte en fer de Pastel saveur pistache, j'ai cru un instant me trouver devant le saint Graal : une matière à la texture et à la couleur improbables, un chrême transsubstantié défiait devant moi toute intuition quant à la consistance, à l'odeur et au goût qui m'attendaient en bouche. Je me souviens avoir acheté un ramequin d'une teinte violine fluo et une petite cuillère au manche jaune canari que je réservai à mes boulimies de Pastel pistache by Mont Blanc.

Il existait également une référence « Truffe » et, de mémoire, deux autres déclinaisons qui partageaient la caractéristique que leur couleur ne figurait dans aucun nuancier Pantone et que leur consommation n'impliquait, en définitive, qu'une référence facultative à la pistache, au chocolat ou au caramel. Je suppose que les experts en marketing qui dirigeaient les départements recherche et développement de l'agroalimentaire disposaient encore, à cette époque, d'une marge de manœuvre pour atteindre (parfois) de façon ludique les objectifs de croissance des ventes et de prise de parts de marché qui leur étaient fixés.

Une page semble avoir été tournée. On a cessé de jouer.

fortenchocolat

À partir de cette date environ, l'amateur de poires que je suis n'a plus trouvé sur les marchés que des fruits insipides à chair de savonnette. Je fais, depuis des années, des rêves inassouvis de passe-crassanes (et je ne parle pas de l'abricot, autre sujet de tristesse). J'aurais dû me montrer plus vigilant – plus sourcilleux, mais je le suis déjà tant, sur tant de registres – quand il me semblait qu'une bonne confiture me restituait au palais un écho agréable de fruit frais. Des yaourts de luxe, avec des morceaux de poire, ont même entretenu en moi, croyais-je, le souvenir pieux de la williams. J'ai cédé aux avances les plus complaisantes des linéaires, traqué mes saveurs perdues jusque dans les compositions les plus sophistiquées que l'industrie alimentaire inventait à mon usage.

Il y a quelques jours enfin, ma main s'est posée sur un pack de Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière.

À la première bouchée, la certitude vous saisit qu'un terroriste a agi, que cette bombe gustative n'est qu'un avertissement, qu'un groupe armé prépare d'autres attentats dans d'autres rayons. Jamais la cerise ne vous a été si présente, son acidité mieux détournée. Vous découvrez la cerise dépassée, comme on le dit du coma, et plusieurs heures après, en dépit d'un scrupuleux brossage de dents, le concept de cerise persiste à requérir votre cerveau reptilien.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, à la réflexion : procéder à un glissement progressif de la référence gustative du fruit naturel à sa reconstitution en laboratoire ; faire qu'à terme la cerise du marché semble un rappel, une évocation du goût officiel de la cerise géré au moyen d'additifs alimentaires de plus en plus performants. Ici, les exhausteurs de goût, qui relevaient dans la confiture la saveur du fruit, optimisent non plus le goût du fruit mais la sapidité de synthèse. La cerise du clafoutis n'est qu'une figurante, dont les jours sont probablement comptés. Elle se maintient parce qu'elle est encore un faire-valoir dont il sera bientôt loisible de se passer – dès qu'un marmot chipera une cerise à l'étal du rayon des fruits frais de l'hyper et se tournera vers sa mère pour lui dire de ne surtout pas en acheter, qu'elles ne sont pas bonnes, que celles du Petit Clafoutis en pots individuels qui fait son régal, elles, ont du goût.

Le dressage du parc humain passe d'abord par le formatage des sens. Il nous est donné d'observer, avec cette substitution de référence au principe de plaisir, l'une des méthodes les plus éprouvées de ce méticuleux travail de refondation d'Homo sapiens par lui-même. Ce même mode opératoire a d'ores et déjà fait ses preuves sur à peu près tout ce qui touche à son activité sexuelle, ses loisirs de masse, ses postures sociales, et l'on peut se féliciter de progrès significatifs et constants dans le domaine du corps, ultime enjeu et source promise des profits les plus exorbitants.

Je n'ai fait que découvrir, presque par hasard, le clafoutis de l'homme bionique, l'entremets des clones à venir. Ma gêne ne tient qu'à mon âge, puisque je dispose encore, stocké dans ma mémoire vive, du souvenir des bassines d'abricots que je dénoyautais chez ma grand-mère maternelle, quand revenait le grand jour des confitures (elle comptait les noyaux dont elle allait, au casse-noix, extraire l'amande (l'activateur de goût de l'époque) – une par pot, pas plus, car il était possible de s'empoisonner en en mangeant plusieurs d'affilée) ; après une matinée de ce pensum exquis, mes mains, mes joues, la chair de mon corps tout entier avaient saveur d'abricot. Qu'on se rassure, toutefois, ceux de mon temps mourront bien un jour, et avec eux cette mémoire interlope.

 

clafoutis

Après les Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière, la prochaine étape de ma préparation au posthumain ? J'achète une paire de patins à roulettes et je me fais de nouveaux amis (et/ou de nouvelles amies, le doute s'installe, c'est bon signe). Afin de commencer à désapprendre le goût de l'âme.

 

Clichés : en haut, D.R. ; dans le texte, © Nestlé.

 

Commentaires:

Commentaire de: magnien [Visiteur] · http://lamachineaecrire.site.voila.fr/
La vie est solitaire, pauvre, abêtie et courte nous assène Hobbes dans son Léviathan, ouvrage monstueux, comme son nom l’indique. Alors réjouissons nous ensemble que nos maîtres à penser que sont aujourd’hui Danone, Nestlé, Unilever et L’Oréal s’emploient si bien à embellir notre quotidien. Après la crème glacée Tarte au citron meringuée, le liquide vaisselle senteur vinaigre de framboise voici la crème antiride à la cerise, encore elle, le parfum à la mûre, le gloss au melon, le bain moussant à la noix de coco…etc… etc…Un magazine féminin publiait récemment un inventaire, certainement partial, des crèmes de soins et produits de maquillage tendance bouffe : un guide d’une dizaine de pages pour éviter de s’égarer et de confondre crème de jour et crème dessert. Laissez votre imagination découvrir un corps féminin vous délivrant caresse après caresse, tout l’éventail des exhausteurs de goût étiqués par les chimistes. Voilà enfin balisés les paradis artificiels.dominique magnien
Permalien Mercredi 25 mai 2005 @ 10:52
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Qu'ajouter à votre note et au premier commentaire ? J'ai le sentiment que cette société, devenue insupportable, nous a déjà dévorés. Est-ce un signe de vieillissement ? Vous avez bien raison de parler de "cette mémoire interlope". Oui, nous mourrons bien un jour et, ce jour-là, il n'y aura plus de confitures.

Ou plutôt : ce sera le jour de notre déconfiture.

Permalien Mercredi 25 mai 2005 @ 11:10
Commentaire de: Alex [Visiteur]
Jacques,

C'est de l'eau de vie qu'il vous faut en ce moment...
Très beau texte en effet qui peut être appliqué à l'ensemble de nos mémoires sensitives condamnées à un Alzheimer industriel.
Permalien Mercredi 25 mai 2005 @ 15:36
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Je vous en prie, madame, défendez autant que vous le désirerez votre liberté et le temps gagné, je serai de votre côté, mais par faveur, ne sombrez pas dans la caricature : "son travailleur de mari, lequel engloutissait le tout en quelques secondes et finissait son repas par un rot brutal". Il est -- et vous le savez, bien sûr -- des hommes qui se conduisent différemment. Quant à "rot brutal", c'est un cliché, qui plus est. C'est ce qui se produit quand on accole un adjectif à un substantif de manière systématique. Pour finir, les confitures, à la maison, c'est moi qui les fais. Là-dessus, je vais préparer mon dîner.

Respectueusement,
Permalien Mercredi 25 mai 2005 @ 19:43
Commentaire de: Alice [Visiteur]
Magnifique.
Post sérieux à partir de détails de tous les jours, j'adore.
(Ma réflexion se perd périodiquement dans l'observation des peintures de voiture, en particulier les carosseries blanches, avec comme référence le blanc de la 406, qui me paraît... plus blanc que blanc, un amour de blanc.)
Permalien Jeudi 26 mai 2005 @ 12:19
Commentaire de: Louis-Ferrand de Montclerc [Visiteur]
Ah ! Autié, tu es bien l'un des plus réjouissants trublions que j'ai connus, et j'en ai connu, des trublions ! Ainsi, un Jean-Pol Betton, potier de son état (eh oui ! avec un nom pareil !) qui, lui, prenait le contre-pied systématique de nos éternelles jérémiades à propos des mochetés que véhicule la modernité sous toutes ses formes. Dans le domaine des saveurs de notre temps, par exemple, qui, en ce moment te hérissent le poil et la plume (pardon ! le clavier), le summum de l'excitation des papilles gustatives bettoniennes (je parle de ce camarade au passé car il est mort il y a une couple de mois) était suscité par cette invraisemblable boisson dénommée Tang, dont il avait fait des réserves pour plusieurs années, nous certifiant, à nous qui l'écoutions religieusement mais les yeux exorbités de tant d'aplomb, qu'en cave, la chose se bonifiait comme le vin ! Je n'ai jamais consenti à en goûter, je le regrette amérement, aujourd'hui.
Bref. Ta confrontation avec ce zigue eût été explosivement géniale. Hélas !
Montclerc.
Permalien Jeudi 26 mai 2005 @ 19:21
Commentaire de: Louis-Ferrand de Montclerc [Visiteur]
PS :
Merdre ! Les savonaroles du purisme orthographique et toi, leur aiguillon, vont encore m'envoyer au bûcher des vanités. Je me suis aperçu, en relisant, et ce à mon grand dam, que j'avions fait une putain de fôte d'accent à amèrement !
Mon honneur est atteint. C'est dit, je n'écris plus un mot de toute mon existence.
En plus, ça me reposera.
ReMontclerc
Permalien Jeudi 26 mai 2005 @ 19:33

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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