blog dominique autie

 

Vendredi 27 mai 2005

06: 25

 

masaccio
blanc

Une fois encore, une échéance électorale s'approche sans que l'essentiel soit dit, écrit et répété à l'envi par ceux, journalistes et politiques, qui nourrissent le débat public. Je n'ai pas vu – et ne verrai donc pas, dans les deux jours à venir – la seule affiche que tous les partis, soutenus par l'État, devraient faire placarder sur le moindre pan de mur accessible aux regards :

Le 29 mai, votons !

L'abstention, me retournera-t-on, est une liberté comme une autre, déduite du jeu démocratique. Affirmation que je retourne comme une peau de lapin : dans la vie publique, l'abstention, c'est le Mal. Si l'on s'attache, avec si peu de conscience que ce soit, à la vie en démocratie, cette liberté de s'abstenir doit être rapprochée de celle que Dieu laissa à l'Homme, dans le jardin d'Éden, de se cacher pour tromper sa confiance. Une liberté collatérale, à l'image des dégâts que provoque une autre liberté, celle de s'entretuer.

Me rendre à l'école maternelle du quartier Arnaud-Bernard, satisfaire scrupuleusement aux formalités de l'isoloir, retrouver d'une année à l'autre les mêmes scrutateurs…, je suis tant attaché à ce rituel civil – l'un des derniers qui subsiste – que j'ai réussi, en dépit de cinq déménagements intra muros, à ne pas changer de bureau de vote. Après avoir, une première fois, oublié de signaler mon changement d'adresse au service municipal concerné et constaté que ma nouvelle carte d'électeur, retournée en mairie, m'attendait le matin du vote sous le coude du président de bureau, j'ai décidé de ne laisser perturber pour rien au monde, tant que j'habiterai Toulouse, mes habitudes de citoyen.

Nul angélisme, il me semble, dans cette passion épisodique  : en mon for intérieur, ce qu'imposent nombre des principes du suffrage universel chagrine en moi l'individualiste forcené. Incapable de me délecter d'un musée ou d'un concert faute de supporter la présence de mes contemporains dans mon dos, je peste jusqu'au matin du scrutin ; si, la veille, se joue un match de badminton qui me fait croiser en ville ou souffrir sous mes fenêtres une meute de supporteurs avinés, je n'en finis pas de me démener avec cette blessure narcissique de savoir que le bulletin de tels abrutis vaut même poids que le mien. Et quand je suis commis à m'exprimer sur la réduction à cinq ans du mandat présidentiel (dernier précieux temps long de notre vie publique), j'insulte tacitement ceux qui ont pu même en formuler l'idée et me prends – pire, je suppose – à rêver d'une fonction élective qui aurait la mort pour seule péremption, à l'image du souverain pontife (je sais : jusqu'à passer pour nourrir quelque coupable nostalgie de l'Ancien Régime, il n'y a qu'un pas). Mais je suis un être social et la démocratie qui, par chance, est le régime du pays dans lequel je vis n'est pas un libre-service, on ne saurait, à la carte, appliquer ses principes, bénéficier de ses bienfaits ni satisfaire aux obligations qui la perpétuent selon son goût, l'humeur du jour ou quelque opportunisme à courte vue.

Ainsi parlerait-on rigoureusement, me semble-t-il, plutôt que de droit, du devoir de vote attaché à la vie en démocratie de façon générale et au suffrage universel en particulier. Une phrase comme celle-ci, dès lors, prend un sens nouveau : Le 21 avril à Paris, à l’occasion de la célébration du soixantième anniversaire du devoir de vote des femmes françaises, réunissant les femmes ministres, des élues, des intellectuelles et des premières électrices de 1945, le président de la République a rappelé que « malgré les progrès récents, nous avons beaucoup à faire ». Et que dire de cette autre, ainsi amendée : Alors que les ressortissants communautaires résidant en France pourront voter et être éligibles aux élections municipales en 2001, la question du devoir de vote des résidents étrangers est plus que jamais d'actualité.

Dimanche, cette joie grave de me rendre aux urnes me fera me raser (le jour du Seigneur est ordinairement chômé pour mes joues) et cirer mes chaussures. Et je me dis qu'il suffirait sans doute que ce niveau élémentaire – ce degré zéro – de la conscience politique soit plus généralement ressenti et partagé pour que la face de nos sociétés en soit changée de façon significative.

 

Masaccio, L'Expulsion du Paradis terrestre, fresque (1426-1427), chapelle Brancacci, Santa Maria del Carmine, Florence.

 

Commentaires:

Commentaire de: Marie Pierre DAUGÉ [Visiteur]
Je voudrais par ce commentaire joindre ma voix — je n'ai pas trouvé la ponctuation qui devait suivre ce mot — à votre chronique de ce matin et dire ici les trois raisons qui depuis 29 ans sont les miennes pour aller voter :
je suis une femme (et j'ose croire que la moitié de l'humanité ce n'est pas rien),
je vis dans une démocratie (et j'ose croire que c'est un grand privilège dans ce monde),
quand on me donne la parole, j'ai la politesse de répondre (et j'ose croire qu'il est essentiel de maintenir cette communication).
Si, comme vous, je peste parfois sur la valeur relative entre toutes les voix, j'ai pu apprendre l'humilité.
Et, dimanche, j'accomplirai ce rituel avec les voix de celles et ceux qui n'ont pu, ne peuvent ou ne veulent pas prendre la parole.
Les chemins empruntés pour m'y rendre sont parfois un peu plus longs dans le temps et dans l'espace mais la nomade que je suis n'y manquera pas, soyez-en assuré.
À surtout espérer que nous serons nombreux à vous lire,
Marie Pierre
Permalien Vendredi 27 mai 2005 @ 09:38
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
Je souscris point par point à ce que vous avez écrit, notamment à la notion de rituel civil. J'ai toujours pensé que, bien plus que la fête dite "nationale", les élections constituaient un rite fondateur, et rassembleur, de l'identité républicaine, et qu'on se devait d'apporter au vote tous les égards qui lui sont dus. C'est la raison pour laquelle je considère comme important le choix des bureaux de vote; pour ma part, j'ai la chance de voter dans des palais du XVIIe siècle depuis plus de 10 ans !
Permalien Vendredi 27 mai 2005 @ 19:06
Commentaire de: LambertSaintPaul [Visiteur] · http://lambertsaintpaul.hautetfort.com/
Merci de cet excellent billet aigre-doux, et de vous être rasé ce matin !

Bien à vous.

Lambert.
Permalien Dimanche 29 mai 2005 @ 21:15
Commentaire de: VS [Visiteur]
Et j'ajouterais: chaque fois que je peux, je participe au dépouillement des votes, au lent comptage des bulletins préparés par paquets de 100 enveloppes, dans le silence religieux et les poker-faces, puisqu'il est interdit de faire transparaître ses opinions, déceptions ou satisfactions dans ces moments-là.

En 1991 ou 1992, un ami américain que j'avais invité à la "cérémonie" du dépouillement n'avait pas caché qu'il trouvait ce rite primitif, ce n'est pas sans une joie malicieuse et un sentiment de revanche que j'ai assisté au fiasco du comptage des voix lors des élections présidentielles américaine de novembre 2000...
Permalien Lundi 30 mai 2005 @ 15:27
Commentaire de: Fabrice Trochet [Visiteur] · http://www.hautetfort.com/ungraindesable/
Heureusement que toutes les voix se valent dans une démocratie. Je ne pense pas que seuls ceux qui ont dans leurs poches quelques titres universitaires ont plus de capacités à répondre aux problèmes. Souvent ce sont ceux qui n’ont pas fait d’études, n’ont pas été viciés par la culture, se sont tenus à l’élémentaire, à l’essentiel qui pensent spontanément le plus juste.
Permalien Mardi 31 mai 2005 @ 13:37

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