blog dominique autie

 

Lundi 30 mai 2005

06: 51

 

De la note infrapaginale


[ Wara' – VII ]

 

 

genealogie

 

 

 

 

 

La note infrapaginale est la forme la plus achevée du scrupule.

Même si, envisagée dans la perspective de l’érudit qui produit son propre apparat critique, l’histoire de cette pratique éditoriale évoque de tout autres mobiles [1], on m’accordera que le soin mis à citer ses sources constitue le degré zéro d’un zèle scrupuleux.

Que celui-ci souffre de ses propres dérives – ce qu’un glossateur a joliment qualifié de priapisme infrapaginal [2] – n’est pas douteux. Or, je songe moins au texte polypeux ou métastatique de l’universitaire (voire la béquille du traducteur boiteux – La note en bas de page est la honte du traducteur [3]) qu’à la note exogène déposée par l’éditeur d’un texte ancien afin d’en favoriser l’accès au lecteur non averti. Des générations d’indianistes, d’islamologues et d’hébraïsants ont anticipé le contresens, m’ont prémuni contre le recours souvent désespéré à quelque glossaire improbable, voire simplement contre l’ennui qui vous engourdit à la lecture d’un texte par trop mystérieux. Les notes sont dès lors autant de minuscules clés ouvrées en corps huit par un serrurier bienveillant qu’il y a de tiroirs dérobés dans l’armoire à sagesse [4]. L’obligation d’augmenter la liste de ses titres et travaux ni la vanité de faire montre d’une érudition ne sauraient insuffler à l’exégète sa précision méticuleuse à vous indiquer la voie, à tendre le lumignon devant mes pas – et combien de fois je sais gré, en mon for intérieur, à celle ou celui qui va jusqu’à disposer sa main en paravent de crainte qu’une bourrasque ne souffle la mèche.

J’associe dans un même éloge la note infrapaginale et les dessins et décorations marginaux portés par les copistes sur les manuscrits médiévaux. Nous savons aujourd’hui qu’ils s’inscrivent rigoureusement dans un dispositif mnémonique qui s’est perpétué depuis l’Antiquité [5]:
À partir du XIIe siècle, on trouve couramment dans les marges des manuscrits le mot nota adressé au lecteur. Il s’agit de l’impératif singulier du verbe notare, "prendre note", et il signale un passage important ou difficile que le lecteur pourrait souhaiter marquer d’une nota personnelle pour mieux s’en souvenir. Plus loin, Mary Carruthers, évoque le même dispositif avec la mention marginale du mot pictura, [qu’]il est peut-être permis de comprendre non comme un substantif mais, par analogie avec nota, comme un injonction faite au lecteur de se former une image d’après la description écrite – une image qui, bien sûr, doit rester mentale [6].

Le seul mot Note ! en tant que note…

Pure sollicitude de l’auteur, attention bienveillante au lecteur qui s’assoupit, posture exemplaire d’une pédagogie non directive qui, au lieu d’asséner l’image, enjoint le lecteur d’élaborer la sienne : Tu vois ce que je veux dire ? Ne me réponds pas, consigne seulement cette image dans ton lieu de mémoire intime et secret, je te le conseille en toute amitié !

 

[1] Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition – Une histoire de la note en bas de page, « La Librairie du XX° siècle », Le Seuil, 1998.
[2] Andréas Pfersmann, « Le priapisme infrapaginal », communication à la Journée d’études sur la note infrapaginale organisée par le groupe de recherche Fabula, 8 novembre 2002, Paris-VII Jussieu.
[3] Dominique Aury, préface à Georges Mounin, Les problèmes théoriques de la traduction, « Bibliothèque des idées », Gallimard, 1965.
[4] Voir Houari Touati, L’Armoire à sagesse – Bibliothèques et collections en Islam, Aubier, 2003 ; illustrations hors texte 23a et 23b.
[5] Sur l’art de la mémoire, voir principalement Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 1975 ; plus récemment, les travaux de Mary Carruthers : Le Livre de la Mémoire – La mémoire dans culture médiévale, éditions Macula, 2002, et Machina memorialis – Médiation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 2002.
[6] Le Livre de la Mémoire, op. cit., pp. 163-164.

 

Un cas particulier de priapisme infrapaginal  ? l'arbre généalogique.
Le rouleau qui établit la généalogie d'Edward IV depuis Adam et Eve, en passant par les rois Arthur et Cadwallader, jusqu'au trône d'Angleterre. © (Free Library of Philadelphia, ms Lewis E201, ca. 1461-1464).

 

 

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