blog dominique autie

 

Mercredi 1 juin 2005

07: 16

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Et je nageai jusqu'à la page

 

 

Sur le bord d'une piscine, quelques experts conversent de la pluie et du beau temps. Quelqu'un se baigne. Soudain, un bruit fait se retourner le colloque. De toute évidence, quelqu'un se noie.

Tétanie des membres inférieurs, lance le médecin du sport. Choc thermique, vous voulez dire !, lâche le pneumologue chauve. On demande au psychiatre son avis, l'endocrinologue hausse les épaules, un élu local venu prendre un verre avant de se sauver exige qu'on mette en place, sans plus attendre, une cellule de soutien psychologique.

Le drame, dis-je, est que cet ami ne sait pas nager.

J'ai eu la chance de rencontrer Élisabeth Bing à diverses reprises, en 1977, alors qu'elle venait de publier le livre [1] qui la fit reconnaître, plus tard, comme l'authentique fondatrice des ateliers d'écriture. Je lui dédie cet apologue que m'ont inspiré mes lectures récentes sur l'alexithymie [2]. Il y a trente ans, Élisabeth Bing a osé affirmer que la langue n'est pas affaire de neurolinguistes, encore moins de pédagogues d'État, mais compétence d'écrivain. Que n'ai-je pensé à elle plus tôt !

 

et_je_nageai

 

Mon désir est de relater avec le plus de simplicité possible l'expérience d'expression écrite que j'ai été amenée à poursuivre pendant trois ans auprès d'enfants caractériels dans un institut médico-pédagogique de province.

En 1976, Élisabeth Bing ouvre son livre sur ces mots on ne peut plus simples, en effet. Je venais moi-même, à cette époque, d'occuper pendant quatre ans un emploi de veilleur de nuit dans une institution identique de la banlieue sud de Paris. J'avais beau écrire, déclarer que l'écriture saurait requérir le meilleur de mon énergie, sans doute était-il beaucoup trop tôt dans ma vie pour que je discerne dans la démarche d'Élisabeth plus qu'une exceptionnelle audace de travailleur social.

Expulsés de leur royaume avant même d'avoir pu en faire le tour, blessés par une vie contre laquelle ces mauvais caractères avaient réagi, devenus indésirables pour la société, l'écriture, pour eux, plus encore que pour les enfants de la norme, était le signe de leur oppression, contrainte, vieux rail sur quoi on avait voulu les poser de force. Quand bien même on leur aurait dit : tout peut être dit, tout peut être écrit, face des eaux crevées, miroirs ouverts, le langage n'en était-il pas moins aliéné ? Dans leur bouche je croyais parfois entendre les plaintes des esclaves de la parole dits par Beckett [dans L'Innommable] : Folie, celle d'avoir à parler et de ne le pouvoir, sauf de choses qui ne me regardent pas… dont ils m'ont gavé pour m'empêcher de dire qui je suis, où je suis, de faire ce que j'ai à faire – je suis en mots, je suis fait de mots des autres. […] Et je les laisse dire, mes mots, qui ne sont pas à moi. Voilà la parole qu'on m'a donnée. Objet de méfiance absolue, l'écriture était pour eux le contraire d'un monde de liberté [3].

Je suis passé à côté de l'essentiel, j'ai curieusement éludé ce dont Élisabeth Bing porte témoignage à chaque page de son livre, je le mesure aujourd'hui reprenant celui-ci en main : à savoir que c'est l'écrivain qui s'avançait, à contre-courant, qui remontait le fleuve des facilités pédagogiques les mieux établies (et de la tentation d'une œuvre exclusivement personnelle) pour venir au-devant des enfants. À vingt-sept ans, je n'étais pas en mesure, je le constate, de prendre l'écriture au mot. Ma propre langue était dans les limbes. Ce n'était pourtant pas faute d'être écrit, sous mes yeux : chaque texte produit par les enfants était geste d'écriture chez celle qui en suscitait la difficile naissance le plus souvent. Le texte à venir de l'enfant semblait être déjà sensible en elle comme l'est un membre fantôme, c'est ainsi que j'interprète nombre de remarques qu'elles note en marge des poèmes, des bribes, des récits des enfants, qu'elle reproduit dans leur graphie d'origine. Il y a là une langue qui vit, souffre, jubile – Élisabeth Bing donne le sentiment de ne rien transmettre, ne rien enseigner, mais acheminer l'enfant vers le tour du potier où l'attend un peu de glaise préparée ; et cette matière première, moins brute qu'il n'y paraît, c'est l'écrivain qui l'a pétrie, qui l'a rendue malléable, qui a versé l'eau sur la terre desséchée.

Je reconnais, à présent, l'activité très peu abstraite que j'appelle écrire dans la confrontation de cette femme et des enfants qu'elle rapproche de leur langue.

Ai-je bien le même livre qu'en 1976 ouvert devant moi ? Sans nul doute. Je ne peux que prendre la mesure de mon propre cheminement. Entre-temps, les ateliers d'écriture ont été annexés au petit livre rouge pâle de la pédagogie non directive et de la méthode globale. Au mieux, ils offrent un divertissement à quelques dames désœuvrées des beaux quartiers. Mais je constate, d'un clic de souris sur la Toile, que des Ateliers d'écriture Élisabeth Bing continuent de tracer le chemin. Je ne saurais imaginer un seul instant que celui-ci ait le moins du monde bifurqué en trente ans.

 

[1] Élisabeth Bing, Et je nageai jusqu'à la page, Éditions Des Femmes, 1976. Réimprimé jusqu'à une période assez récente, ce livre semble actuellement indisponible en librairie, bien que le site des ateliera d'Élisabeth Bing l'annonce comme disponible au siège de l'association.
[2] Sous la direction de Maurice Corcos et Mario Speranza, Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003, 28,90 €.
[3] Et je nageai jusqu'à la page, p. 37.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Je ne pense que du mal des ateliers d'écriture. Lieux où des "écrivains" ratés apprennent aux autres (en vertu de quelle formation, de quel diplôme, de quelle autorité ?) à s'imaginer qu'ils écrivent. Allons ! Ce n'est pas sérieux ! Il y aurait des règles, un formatage pour écrire des nouvelles, des dialogues, des pièces ? Qu'est-ce que ça veut dire ? En librairie, déjà, tous les livres se ressemblent. Il ne faudrait pas perpétuer l'espèce de l'écrivain identique, photocopié. De toute façon, les manuscrits que les malheureux, sortis d'ateliers dits d'écriture, proposent aux éditeurs sont évidemment refusés. Il y a tromperie. C'est la même chose que les comédiens ratés qui ouvrent des cours de théâtre dont aucun acteur n'est jamais sorti. Il y a leurre, et leurre entretenu (et payant, naturellement). Je veux bien qu'E. Bing soit "l'opérateur historique" des ateliers d'écriture, on connaît son travail, son antériorité, mais pour le reste, il y a duperie.
Permalien Jeudi 2 juin 2005 @ 11:22
Commentaire de: Louis-Ferrand de Montclerc [Visiteur]
Je suis entièrement d'accord avec le visiteur précédent, Jacques Layani donc. L'escroquerie est tellement intégrée dans nos mœurs (et dans tous les domaines), profitant de la bien-pensance généralisée (syndrome du beni oui-oui) que lorsqu'une réaction de réveil comme celle-ci éclate, ça fait vraiment du bien aux bronches ! En deux mots, dont un verbe conjugué, ça oxygène (comme disait Carmet dans Buffet froid : Je tue, ça m'oxygène !). Encore bravo, monsieur Layani !
Montclerc.
Permalien Mardi 7 juin 2005 @ 16:03
Commentaire de: Filoute [Visiteur]
je pense que vous avez tort messieurs. Vous devriez assister à un atelier d'écriture je vous assure c'est absolument magique et cela peut vous apprendre beaucoup de choses sur vous mêmes. Les ateliers permettent d'extérioriser ce qu'on a à l'intérieur et qu'on ne se doutait pas avoir. Chaque personne est dotée d'un talent d'écrivain il faut juste savoir le faire ressortir !!! Alors à bon entendeur !!
Permalien Jeudi 5 janvier 2006 @ 16:45
Commentaire de: Emmanuel Bing [Visiteur] · http://www.atelier-bing.com
Je me souviens de ce nom, Dominique Autié. C'est bien ancien.

J'ai entendu parler, au moment de son apparition, du Matricule des anges, sans savoir qui en était à l'origine (on m'avait proposé de m'en rapprocher, je crois). J'irai voir de plus près.

Il y a une subversion dans l'acte de l'atelier d'écriture, qui s'accomode mal d'enseigner. Cette subversion est d'ordre subjectif. Quelque chose d'une émergeance intervient. Il n'y a pas de tromperie ou d'escroquerie dans les ateliers d'écriture que j'anime, depuis vingt-cinq ans. Parce qu'il n'y a pas de règles, de formatage possible de l'écrit. Le diplôme est le pire destin de la démarche qu'a autrefois, en 1969, initiée ma mère, contre le scolaire, la correction etc. Il s'agit de création, de littérature, d'art. C'est pourquoi ce métier est si difficile et si épuisant. Par ce qu'il s'agit d'art. Parce qu'il s'agit d'insuffler du désir, du désir d'écrire, et que cela ne se fait pas sans se mettre en jeu soi-même, et bien de ce côté là.
Toutes les personnes qui ont traversé mes ateliers ne se destinaient pas à l'écriture. Mais quelques unes ont publié leurs livres. J'y ai rencontré de véritables écrivains, et la publication n'est pas toujours au bout. Parce que l'art et le commerce ne font pas forcément bon ménage, et que l'on préfère publier les bavardages insipides de Marc Lévy ou d'Anna Gavalda.

Le dévoiement se fait du côté de l'institution et du diplôme. Tout le monde se croit capable d'animer un atelier d'écriture. Les professeurs de français s'y croient parfois plus autorisés que les autres. Les écrivains publiés aussi. On ne peut nier que c'est parfois un désastre, et que les ateliers sauvages ou institutionnels n'ont rien à voir avec le travail d'un véritable atelier.

D'autres dévoiements ont lieu, raison pour laquelle je ne fais plus partie de l'association qu'a créé ma mère, qui n'a elle non plus plus de relation avec.

On trouvera les renseignements sur mon travail et ma position particulière sur mon site : http://www.atelier-bing.com.

On peut m'écrire à bing@club-internet.fr

La haine contre les pratiques subversives telles que l'atelier d'écriture ou la psychanalyse, ainsi que le désir de validation (diplômes ou commerce), le scientisme, l'évaluation et la compétition me semblent à interroger, dans le contexte où paraissent des livres noirs et où tout se limite au formatage et à la bienséance, parfaitement dénué de sens, de corps, d'éros.

Emmanuel Bing
Permalien Vendredi 20 janvier 2006 @ 13:22
Commentaire de: vaugarny maryse [Visiteur] · http://www.maisonverte.fr
J'ai eu la chance et la grâce de rencontrer et TRAVAILLER avec Elisabeth Bing que je considère comme une amoureuse de l'écriture avant tout, elle m'a donné le sens du raffinement, ce qu'il y a de plus rare aujourd'hui.
Ses recherches et ses expériences dans le domaine de l'écriture avant qu'elles ne soient théorisées furent des tâtonnements et des trouvailles. Au professeur de français qui m'a demandé un jour d'imaginer un printemps sans oiseaux je tire la langue, à celle qui m'a véritablement fait entrer dans le travail du texte je tire ma révérence. Maryse Vaugarny, animatrice d'atelier d'écriture ...
Permalien Jeudi 4 mai 2006 @ 18:20
Commentaire de: Le Normand martine [Visiteur]
ce Dominique Autié là est-il l'auteur de "Mon frère dans la tête" rencontré lors de stages d'édition vers 1979- 80 ? A l'époque j'habitais place de la madeleine et nous nous sommes perdus de vue sur un immense malentendu. Peut-être aurait-il fallu écrire ? Quelques ateliers Bing m'ont permis d'accéder à mon écriture qualifiée de "non commerciale" par les éditeurs. Mais n'est-ce pas déjà une grande chance que de découvrir son style... Et une autre chance que de se voir attribuer ce qualificatif ? Mon meilleur souvenir à ce Dominique Autié si c'est celui auquel je pense. Toujours est-il que nous partageons toujours l'amour de certains livres aussi justes que celui d'Elisabeth Bing.
Permalien Vendredi 2 juin 2006 @ 13:08
Commentaire de: Astrid de Laage [Visiteur]
Est-ce nécessaire vraiment de créer de nouveaux écrivains, l'offre est pléthorique et parfois sans saveur ?
Et si, de l'ère où l'auteur était sacralisé nous passions dans une autre, celle où le lecteur est sacré, c'est à dire respecté ? Mais pour cela comment faire ? Est ce à l'école, à l'université qu'on apprend à lire ?
L'atelier d'écriture, souvent, est une entrée en poésie car le travail du texte s'impose, le travail sur la langue. L'atelier implique une forte remise en question de sa propre écriture, de ses lectures, de sa vision de la littérature.
Un atelier d'écriture bien conduit permet d'appréhender, d'expérimenter de l'intérieur les découvertes des grands auteurs. C'est par l'atelier que j'en suis venue à lire Proust, Sarraute, Butor, Woolf et aujourd'hui Joyce.
Avec la généralisation du livre, produit "prêt à lire", l'atelier n'est il pas un moyen de maintenir chez le lecteur une forme d'exigence ?
Je pose la question aux messieurs de passage qui m'ont semblé bien bougons, bien peu prompt à l'expérimentation. Ecrire est un risque c'est vrai mais qui n'ose pas n'aura jamais le plaisir de voir sur une page se dérouler son propre texte. On n'échoue jamais à tenter l'expérience. On apprend à vivre.
Quand à devenir écrivain ? Un écrivain véritable, un écrivain avec une carte d'identité d'écrivain, qui écrit de la vrai littérature....il n'appartient qu'à lui-même d'essayer de le devenir.
Astrid de Laage, animatrice d'ateliers d'écriture.
Permalien Jeudi 12 octobre 2006 @ 21:11

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