blog dominique autie

 

Lundi 6 juin 2005

06: 41

 

Vive Matteo Ricci !

 

 

matteo_ricci

 

J'ai donc dévoré en trois jours le livre convoité [1]. Et mon intuition ne m'avait pas trompé, il s'agit d'un livre étonnant.

Je dois ma première rencontre avec cet enfant de l'Italie de la Renaissance, mort à Pékin en 1610, à la monumentale fresque de Jean Lacouture [1]. L'histoire des jésuites en Orient croise mon travail sur l'Inde des Grands Moghols, mais c'est dans un autre livre – dont je parlerai bientôt ici [3] – que la figure de Matteo Ricci s'est vraiment imposée à moi comme une balise et un emblème des relations passionnantes et compliquées que les empereurs d'Agra nouèrent avec l'Occident à travers les missionnaires de la chrétienté, notamment les jésuites.

Une vie comme celle de Ricci ne saurait se résumer, être évoquée même en quelques lignes. Il existe sur lui au moins deux autres monographies, que je n'ai pas encore lues [4]; elles sont l'une et l'autre moins copieuses que le livre de Spence et présentent l'avantage sur lui d'être toujours disponibles dans les librairies de neuf.

Il me semble que ce qui constitue l'intérêt majeur de cette aventure missionnaire tient dans cette approche subtile de la société chinoise à laquelle procède Matteo Ricci. On est pris de vertige en confrontant ce qui, dans le même siècle, s'est perpétré en Amérique du Sud, aux mêmes motifs d'évangélisation, et cette méthode douce des missions d'Asie, qui répond au concept d'inculturation.

Je donne ici, tels quels, les éléments d'une définition de ce mot que je trouve sur le site de la Conférence des évêques de France : « L'inculturation est le processus par lequel la foi s'incarne dans les cultures locales en assumant, en purifiant [sic], en anoblissant les éléments de la philosophie, de l'art et de la spiritualité des peuples dans la mesure où ils sont compatibles avec les valeurs de l'Évangile. L'inculturation s'applique à la théologie, la liturgie, l'art sacré, la spiritualité et à l'organisation sociale des Églises. Elles ont besoin d'étudier et de connaître les cultures asiatiques. » (Synode d'Asie) De cette manière, l'inculturation devient un moyen d'évangélisation, de développement et d'enrichissement mutuel des Églises d'Asie, d'Afrique, d'Océanie, des Amériques et de l'Église universelle. Ce concept a été forgé par analogie avec l'Incarnation. Cette notion a sans doute permis de se dire que les cultures méritaient considération, que la transmission de la révélation chrétienne ne se confond pas avec la transmission des valeurs occidentales [5]. Jonathan D. Spence utilise ce terme à de nombreuses reprises à propos du travail de Matteo Ricci en Chine et, plus largement, de la mission des jésuites en Asie, sans qu'il semble constituer le moindre anachronisme (un bel exemple de ces notions données comme novatrices et dont, comme la prose de M. Jourdain, on constate qu'elles sont à l'œuvre depuis des lustres sous une autre appellation – ou sans qu'on ait même jugé bon auparavant de les identifier, de les nommer, de les monter en théorie comme on le dit des œufs en neige).

L'autre apport infiniment précieux du livre de Spence concerne l'usage que Matteo Ricci, à la suite d'Ignace de Loyola, fait de l'art de la mémoire. Un bref coup d'œil dans l'étude de Frances Yates me confirme que l'utilisation encore très vivace de cette méthode mnémotechnique dans la seconde moitié du seizième siècle n'y est sans doute pas mentionnée avec l'insistance qu'elle mériterait, si j'en juge par la pédagogie mise en œuvre par Ricci – qui lui consacre tout un petit livre à l'intention de ses lecteurs chinois. Spence prend la peine, dans un premier chapitre irréprochable, non seulement de donner une synthèse lumineuse de l'art de la mémoire mais aussi d'évaluer les résistances de la pensée chinoise classique à cette méthode des loci, des lieux de mémoire. À soi seul, cette approche est passionnante parce qu'elle complète les travaux disponibles en langue française sur cette question, en elle-même si riche de perspectives.

Mais il y a plus encore : Spence construit son portrait de Matteo Ricci à partir du lieu de mémoire – et avec les images correspondantes – que ce dernier a lui-même composé. Le livre, dans sa structure, est une déambulation dans le vestibule imaginaire que Matteo avait en tête. La table des matières se conforme à ce cheminement mental, interroge les images, les met en réseau comme l'entendait Ricci lui-même. C'est prodigieusement intelligent, l'érudition en est transmuée – d'un poids mort de notes infrapaginales elle devient une lampe qu'on déplace sans cesse pour éclairer le palais de mémoire où nous sommes conviés, en oubliant soudain que les voûtes en sont restées dans l'ombre depuis plus de quatre siècles !

On se prend à rêver que tous les spécialistes, tous les vulgarisateurs fassent montre de la même empathie communicative pour leur sujet, d'un talent à ce point brillant, juste comme on le dit en musique.

Matteo est contemporain de l'empereur Akbar, le grand-père de Shah Jahan. Il est entré en Asie par Goa, comme tous ses condisciples portugais, espagnols et français. Je ne saurais dire comment, aujourd'hui, mais nul doute qu'il traversera le palais de mémoire du prisonnier du fort Rouge dans les mémoires apocryphes que je lui concocte depuis cinq ans.

 

matteo_ricci_livre

 

[1] Jonathan D. Spence, Le Palais de mémoire de Matteo Ricci, traduit de l'anglais par Martine Leroy-Battistelli, Éditions Payot, 1986. La traductrice a reçu pour ce livre, en 1987, le Prix de la traduction Pierre-François Caillé. L'accumulation des données d'érudition touchant aussi bien à la Chine qu'à l'histoire du christianisme a, sans nul doute, rendu son travail particulièrement ardu. Il est donc d'autant plus étonnant de rencontrer cette bourde, page 23 : la grande historienne de l'art de la mémoire, Frances Yates, est prénommée Francis et mentionnée comme un homme par Martine Leroy-Battistelli. En pareil cas, c'est à l'éditeur que je fais reproche de ne pas avoir dûment contrôlé la traduction. En 1986, il n'était pas question de contrôler l'information d'un coup de souris sur Internet. Une telle vérification pouvait demander des heures, plusieurs coups de fil, et l'on sait que le métier de traducteur est chichement rémunéré.
[2] Jean Lacouture, Les Jésuites, 2 vol., 1. Les conquérants, 2. Les revenants, Le Seuil, 1991 et 1992 ; disponibles en collection au format de poche « Points ». Sur la naissance de la Compagnie de Jésus, on lira également avec profit de John W. O'Malley, Les Premiers Jésuites, 1540-1565, Desclée de Brouwer-Bellarmin, 1999.
[3] Hugues Didier, Fantômes d'Islam et de Chine, Le voyage de Bento de Góis s.j. (1603-1607), éditions Chandeigne en coédition avec la Fondation Calouste Gulbenkian, 2003.
[4] Étienne Ducornet, Matteo Ricci, le lettré d'Occident, Le Cerf, 1992 ; Jacques Bésineau, Matteo Ricci, serviteur du Maître du Ciel, Desclée de Brouwer, 2003.
[5] Je trouve sur le DVD de la dernière version de l'Encyclopædia Universalis une définition beaucoup plus complète de ce concept, donné comme apparu en 1977 dans les textes officiels de l'Église catholique.

Matteo Ricci, peint par le jésuite Emmanuel Pereira (né Yu Wen-hui) peu avant la mort du père Matteo, devenu Li Madou. Rome, Maison généralice de la Compagnie de Jésus. © Université de Scranton, Pennsylvanie.

 

Commentaires:

Commentaire de: temps [Visiteur] · http://www.letime.net
J'ai le sentiment que la force de ces hommes était leur conviction, leur engagement, leur volonté. En d'autre termes, souvent il ne sont présenté qu'à l'aide d'un reflet, une sorte de partie émmergé de l'iceberg
Permalien Lundi 6 juin 2005 @ 07:05
Commentaire de: Marie Pierre DAUGÉ [Visiteur]
Pour que la lecture de ce jour soit encore plus riche, le caractère « r » se joindra avec profit à la quatrième ligne de la note 2...
Permalien Lundi 6 juin 2005 @ 08:46
Commentaire de: Paulo [Visiteur]
De ces méthodes douces des missions en Asie, voir ces instructions aux vicaires apostoliques datant de 1659. Où on y découvre la minutie dans le recrutement des missionnaires devant être « doués d’une charité supérieure » en prenant garde à ceux « poussés par je ne sais quelle piété zélée (…) [qui] se ruent vers les oeuvres de piété plus qu'ils n'y sont portés » ; l’extrême prudence et le secret du voyage « il faut surtout vous défier des régions et des lieux qui, de quelque manière, dépendent des Portugais que vous ne saluerez même presque pas pour autant que vous pourrez » ; les façons de se comporter sur les lieux de la mission, « la parole de Dieu doit être répandue mais par la charité, le mépris des choses humaines, une attitude modeste, une vie simple, la patience, l’oraison et les aures vertus apoltoliques » cela notamment dans les affaires de l’état « interdiction de s’intéresser à la politique ». Plus étonnant encore sur les usages et coutumes du pays : « Ne mettez aucun zèle, n'avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs moeurs, à moins qu'elles ne soient évidemment contraires à la religion et à la morale. Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l'Espagne, l'Italie ou quelque autre pays d'Europe? N'introduisez pas chez eux nos pays, mais le foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d'aucun peuple, pourvu qu'ils ne soient pas détestables, mais bien au contraire veut qu'on les garde et les protège. »

http://archivesmep.mepasie.org/recherche/livre_chapitre.php?code=MEP1659&nu_chapitre=0&article=&nom=humines
Permalien Mercredi 8 juin 2005 @ 15:01

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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