L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Je fais souvent état, ici même, de mes trouvailles aux puces ou sur Internet en matière d’ouvrages de seconde main. Les familiers du blog l’auront certainement compris, ce goût pour les livres se nourrit à des sources multiples et convergentes : une tradition familiale d’ouvriers imprimeurs, mon propre métier d’éditeur, une curiosité personnelle pour les sujets diagonaux, un travail d’écriture qui a fait de moi l’auteur de plusieurs livres.
J’ai d’abord cru utile de circonstancier plus précisément quelques facettes d’une pratique de lecteur – donc de consommateur de livres – qui n’engage pas que moi. Dans ces épisodes, en effet, il aurait été question d’éditeurs, d’imprimeurs, de libraires, de ce qu’on nomme, en économie, la chaîne graphique pour l’amont, et la chaîne du livre plutôt pour l’aval, à savoir la circulation du livre une fois publié, c’est-à-dire sorti des presses.
Une pincée de minutes dévolues à ce projet, à l’établissement d’un plan, a suffi à m’en dissuader : c’était, au pire, épouser le régime de la conférence ou du cours, au mieux résumer ce que j’ai déjà écrit ici où là, récupérer, défaire, ravauder un discours sur le livre que, de surcroît, l’on trouvera tenu ailleurs, avec toute l’autorité souhaitée (si l’on juge qu’un propos normatif, une thèse officielle rassurent), tout le talent possible, toute la ferveur militante – si tant est qu’il faille militer plutôt que s’asseoir à sa table ou à même le sol, s’étendre, caler ses reins et ouvrir un livre.
Philocalie signifie amour de la beauté, de celle qui se confond avec le bien [1]. L’ordinaire et le propre désignent, en liturgie, les éléments de célébration communs et invariables pour les uns, réservés en particulier à tels saint, lieu ou temps pour les autres. Ce lexique est religieux, j’en revendique le choix, qui ne recourt à aucun prétexte métaphorique, aucune coquetterie : j’entends, je le confirme, qu’il se tisse une forme de célébration et de prière dans cette fréquentation des livres eux-mêmes, en tant qu’objets manufacturés – faits de mains d’homme –, c’est-à-dire biens mobiliers du tout-venant.
Nous sommes d’incorrigibles hérésiarques, l’hérésie nous fascine, elle nous façonne. Nous avons procédé avec le livre à d’insensibles et incessants dévoiements. J’en relèverai quelques-uns. Nous en avons fait, ces derniers temps, une sorte de luxe de pacotille sous le couvert d’une diffusion plus large des savoirs et des plaisirs dont il est supposé porteur. J’aimerais suggérer que le livre d’aujourd’hui est, le plus souvent, d’un prix exorbitant pour une qualité médiocre et qu’il décourage l’exercice – physique avant d’être intellectuel – de la lecture plus qu’il ne le rend enviable.
Que le mot philocalie renvoie à quelque recueil d’oraisons, à la prière du cœur des Pères du désert, non seulement ne me déplaît pas mais évoque assez justement un lien plus aride qu’il ne semble à la matérialité des livres, sur lequel je propose ces quelques brèves méditations. Car c’est aussi sur la terre nue de l’âme qu’il convient de prendre soin de Dieu.
[1] Petite Philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, Cahiers du Sud, collection « Documents spirituels », 1953, p. 7 ; disponible en collection de poche « Points Sagesses », éditions du Seuil.
Par la mutation finale qui défait une structure tissée pour l’effiler, pour la mettre en charpie, le textile retrouve sa vérité originelle de fibre, mais de fibre, désormais, en quelque sorte accomplie, que les épreuves multiples du contact, du travail, de l’usage humain, par lesquelles elle a passé depuis sa naissance végétale, ont rendu digne d’équivaloir à la fibre même de la chair [1].
Le linge c’est de la chair, or le papier c’est du linge, donc le papier c’est de la chair. Devant chaque livre : Ceci est mon corps.
Quand, dans le courant des années 1980, le projet de la Grande Bibliothèque de France François-Mitterrand a été arrêté, les fonctionnaires de la Bibliothèque nationale ont engagé les préparatifs d'inventaire physique des fonds qui seraient déménagés. Ils constatèrent qu'un grand nombre des ouvrages d'édition ordinaire imprimés pendant la période courant des environs de 1870 aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale présentaient un état alarmant : le papier en était devenu cassant sous l'effet de l'acidité, les pages s'effritaient aussitôt ouvertes. Une technique de désacidification en autoclave, très lourde et onéreuse, a été mise en œuvre.
Dans le même temps, le ministre de la Culture a commandé une étude sur un genre nouveau de papier, utilisé dès cette époque aux États-Unis pour les documents officiels, dont la pâte contient des réserves basiques destinées à prévenir les ravages de l'acidité. Ce papier est appelé papier permanent. Ses auteurs intitulèrent le rapport qu'ils rendirent au ministre Du papier pour l'éternité [2].
Au fil des années, j'ai acquis sur les marchés aux puces et chez les bouquinistes plusieurs dizaines de livres datant de ces années critiques : l'œuvre de Marcel Schwob, les premiers Claudel, des Francis Carco en rangs serrés, quelques Rémy de Gourmont, Les Foules de Lourdes de Huysmans… J'ai tiré un à un mes volumes de leur rayonnage, les ai ouverts avec mille précautions, les ai palpés. Vieux livres au papier terni, parfois finement tavelé, que la feuille de cristal dont je les recouvre dissuade d'une éventuelle tendance à l'avachissement, ils témoignent entre mes mains de leur fraîcheur d'objets touchés, déplacés, dix fois mis en caisse et dix fois replacés, dix fois lus peut-être avant que je ne m'en porte héritier et lecteur.
Il s'agit bien des mêmes volumes, dans les éditions courantes d'origine qui ont été, en son temps, adressées au service du Dépôt légal pour être entreposées dans les réserves de la Bibliothèque nationale et, le plus souvent, n'en plus bouger.
Un ami se réjouissait récemment de s'être procuré un exemplaire non découpé d'un titre assez recherché datant de plus d'un demi-siècle. Il avait eu entre les mains peu avant l'exemplaire de travail d'un écrivain aujourd'hui disparu. Celui qu'il reçut, d'apparence impeccable, se fendit à la tranche dès qu'il l'ouvrit et le papier lui en parut dangereusement fragile sous les doigts. Il eut peine à croire qu'il pût s'agir du même tirage du même livre.
On sait dans les services de gériatrie, depuis assez longtemps désormais, que certains syndromes du vieillard s'évitent au prix de soins d'une grande simplicité, qui consistent en massages, en menus exercices. En caresses.
L'une des raisons qui me font préférer, pour le même texte, un exemplaire imprimé jadis, est l'exécrable blancheur du papier des livres édités ces dernières années. Il n'est pas de pire torture pour le nerf optique que le contraste excessif d'une typographie noire sur une surface lisse uniment crue.
On ne trouvera pas, avant la seconde moitié du dernier siècle, un seul support de l'écrit qui partage les caractéristiques imposées à l'industrie papetière par les cadors du marketing culturel qui ont désormais leur niche dans les maisons d'édition. De la tablette sumérienne, de l'argile romaine, du parchemin en passant par le vélin et tous les tissus possibles de tous les étendards – et jusqu'au bouffant de routine qu'utilisaient les éditeurs pour leurs livres de texte [3]–, il transparaît dans l'œil de la lettre une matière, un grain, une trame qui fixe le texte, ancre l'encre.
[1] Jean-Pierre Peter, « Linges de souffrances, texture de chair, problèmes et stratégies du pansement », Ethnologie française, tome XIX, n° 1, pp. 75 sq.
[2] Bernard Pras et Luc Marmonier, Du Papier pour l’éternité – L’avenir du papier permanent en France, Cercle de la librairie, Centre national des Lettres, mars 1990.
[3] On se reportera avec profit à l’excellent petit livre de Pierre-Marc de Biasi, Le Papier, une aventure au quotidien, collection « Découvertes », Gallimard, 1999.
Le livre que je lis ces jours-ci : Louis Bertrand, Philippe II à l'Escorial, L'Artisan du Livre, Paris, 1929.
[Exemplaire en parfait état, acheté dimanche dernier au marché Saint-Sernin pour cinq euros. Vendu non massicoté par l'éditeur à parution, il a été proprement découpé par son premier lecteur. Le papier est souple, il ne semble pas avoir jauni avec le temps. Je me suis efforcé, en le scannant, d'en respecter, sinon la teinte exacte, du moins la valeur de contraste par rapport au blanc pur. L'ouvrage est imprimé en typographie au plomb ; on distingue, dans la partie haute de la page, le léger foulage produit par le texte du verso.
Louis Bertrand évoque dans ce livre l'étrange passion qui anima Philippe II – roi d'Espagne de 1555 à 1598 et du Portugal à partir de 1580 – depuis la conception jusqu'à l'achèvement de ce couvent, destiné à abriter la sépulture de son père Charles-Quint et de sa famille. Feuilletant l'ouvrage devant la table du bouquiniste, j'ai été saisi par le rapprochement possible entre le cheminement intime de Philippe (mort et enterré à l'Escorial) et celui de Shah Jahan décidant le projet du Taj. La lecture confirme bien quelques mystérieuses connivences dont, sans nul doute, je ferai mon miel.]


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Dominique Autié
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