blog dominique autie

 

Vendredi 17 juin 2005

07: 46

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

2 – De la typographie

 

 

atelier_typo

 

Je retrouve ces notes, écrites en toute probabilité au milieu des années 1970. À cette époque, je suivais les cours de typographie au plomb dans les ateliers de l'École Estienne à Paris, comme candidat libre au certificat d'aptitude professionnelle de typographe. Je n'en corrige pas la rédaction, bien qu'entre-temps le micro-ordinateur ait supplanté les linotypes et les photocomposeuses auxquelles il est fait allusion ici. Je ne suis pas certain qu'un lecteur jeune, né avec l'informatique, ou très étranger à la chaîne graphique, mesure la force symbolique de cette féminisation soudaine du travail de composition : le passage du plomb à l'écran des photocomposeuses de première, puis de deuxième – etc. – génération, de la composition chaude à la composition froide, de l'ouvrier typographe à la claviste. Il me semble, devant ces trois feuillets dactylographiés avec soin sur ma Grundig portative – intitulés Le Corps ou La passion de la typographie –, lire ce qui subsiste après biffures (ou ce qui a perlé) d'un texte érotique qu'en son temps je n'aurais pas osé écrire.

 

La loi, dans son manichéisme, oppose tacitement la lettre et l'espri. Le typographe, pour sa part, n'envisage que le corps de la lettre, dans lequel la loi rendra l'esprit : lettre morte, diront-ils, ceux pour qui le décret n'aura pas pris corps, si ce n'est dans la grisaille d'un Journal officiel qui fut toutefois – hier encore – composé lettre à lettre sous la férule de quelque prote en blouse grise ou bleue. Pour qui la loi n'est qu'une copie, quotidienne et arbitraire.

*

Seuls les mauvaises encyclopédies et les manuels scolaires attribuent l'invention de l'imprimerie à Gutenberg. Privilège aussi tardif que dérisoire, si tant est que l'homme pût s'en prévaloir. C'est le premier mollusque, se traînant sur le sable humide d'une plage, qui imprima la première trace ; ou le premier fossile, bien avant que le premier troglodyte eût l'envie de dupliquer l'image négative de sa main sur la paroi de sa grotte. Les ateliers du maître rhénan ont mis au point des prototypes d'une autre portée : dans son alliage d'antimoine et de plomb, le caractère mobile fait désormais de la page un lieu chorégraphique aux figures illimitées. Le texte s'atomise, ne trouve plus son éternité aléatoire que dans la légèreté du papier. La lettre retourne enfin à sa polygamie première.

*

Ne pas soupçonner l'amoureux de la belle lettre de jouer sur les mots. C'est en architecte et en mécanicien qu'il la reluque. D'un autre ordre – comme la fonction du monument ou l'usage de la machine – relève le sens du discours, superfétatoire et souvent dévoyé. De même qu'on a conçu et construit d'irréprochables engins qui ne servent à rien, un texte sans rime ni raison, ou qu'on aurait improvisé dans une langue imaginaire, suffirait aux délices typographiques. Ceux qui effectuent les premiers essais de mise en page ne procède d'ailleurs pas autrement lorsqu'ils exécutent leurs maquettes : titres, pavés et légendes ont été composés dans le caractère suggéré, mais en latin parfois même à partir d'une suite incongrue de mots tronqués.

Ce qui, dans le jargon, se nomme texte muet.

*

Un adepte des pierres et des ailes de papillons [1] a proposé que l'amour du papier bellement noirci est une manière de nécrophilie. Comment lui donner tout à fait tort ? Sinon déplorer qu'il ne fût – comme Balzac – du métier… Il aurait alors confronté, pour notre joie la plus parfaite, les calcaires de Toscane aux effets de la presse à bras.

*

Au cours de son apprentissage, l'esprit de l'ouvrier typographe s'accommode, ces temps-ci, d'une double embardée de son art : dans le composteur, il place la tête en bas chaque lettre au dessin, on le sait, inversé. La suppression de cette contrainte, avec la composition par report, ravalera le linotypiste au rang d'un d'une dactylo [2]. Lorsque cette révolution technologique – mais aussi spirituelle – intervint, on parla de passage de la composition chaude (le plomb en fusion de la linotype) à la composition froide. Ce qui préjuge, il me semble, de nos petites bureaucrates.

*

Une belle photocomposition (rien n'exclut la perfection du dessin dans les procédés contemporains) peut satisfaire voire confondre l'amateur, pour peu qu'il passe l'éponge sur la morne platitude de la plaque offset. Toutefois, sans qu'on puisse tout à fait l'expliquer, l'art de la mise en page a perdu, avec le plomb, le charme de la vignette : ces graffiti injustifiés, qui furent si longtemps la dentelle intime du texte.

vignette

Le correcteur de métier l'a vérifié : quand, jadis, sur des épreuves propres, une ou plusieurs lettres avaient été placées pour d'autres (le chapeau du babouin est cossu) la co[q]uille incombait au plus jeune ouvrier, que l'on avait chargé de distribuer les caractères de la dernière forme imprimée, afin qu'il se familiarise avec la casse [3]. Aujourd'hui, de la préposée qui, les yeux mâchés par l'écran de sa photocomposeuse (un texte vert, phosphorescent, géométrique) a seulement manqué la touche, on dira volontiers qu'elle est amoureuse.

*

La maladie du plomb : le saturnisme ! C'est dire combien nous restons des méditatifs, que la manipulation des coprs laisse perplexes. La mystique de la matière qui est la nôtre ne parvient pas à faire de nous, stricto sensu, des matérialistes à part entière. Pourtant ! nous sommes comme foulés.

*

La plupart de ces considérations contribueraient à l'inquiétant portrait d'une perversion si la typographie – jusque dans ses pratiques les plus contemporaines – n'était avant tout un labeur.

*
À suivre.

 

[1] Roger Caillois, Cases d'un échiquier, Gallimard, 1970, pp. 165 sq., L'ultime bibliophilie.
[2] De manière assez significative, le métier devint, presque aussitôt, majoritairement féminin.
[3] Dans le pire des cas, l'apprenti typo aurait pu négliger d'autopsier un o pour en reconnaître la tête et le pied, un s ou un l. La ligne aurait dansé curieusement. Mais, même en fin de journée, un professionnel n'aurait pas confondu le dos callipyge d'un d plombé avec la panse parturiente du b minuscule.

Atelier de typographie d'un collège agricole de l'État du Kansas en 1900-1901. © Université du Kansas. [Belle trouvaille que je ne dois qu'aux moteurs de recherche de la Toile : c'est le seul cliché que je connaisse où de jeunes femmes figurent parmi les typographes. Encore qu'il s'agisse d'un atelier d'apprentissage aux États-Unis, non d'une imprimerie de labeur sur le vieux continent…]

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur] · http://lesmotsontunsens.hautetfort.com/
Depuis une trentaine d'années, je m'intéresse à l'imprimerie. J'ai peur qu'ici, effectivement, peu vous suivent. C'est déjà (nous sommes déjà) de l'histoire. Mais bah, il faut connaître l'histoire pour lire aujourd'hui et pressentir demain, n'est-ce pas ?

Ah, l'école Estienne. Je travaille aujourd'hui à une portée de fusil (de canon, disons) de cette maison... En 1979, fut créé le BTS édition, qui me tentait. Mais en 1979, j'avais vingt-sept ans, âge canonique s'il en fût. Au téléphone, on me dit que j'étais trop âgé pour le susdit BTS. Je répliquai, avec politesse, que la seule condition pour s'inscrire était d'être titulaire du baccalauréat, ce qui était mon cas. Une réponse embarrassée s'ensuivit, quelque chose comme : "Oui, oui, bien sûr, mais". Bref, je demandai qu'on m'écrivît noir sur blanc : "Monsieur, vous avez vingt-sept ans, vous êtes donc trop vieux pour vous inscrire à un examen dont la réglementation ne prévoit pas de limite d'âge". C'eût été piquant. Allez savoir pourquoi on ne me l'écrivit jamais...

Pour la bonne compréhension de ceci par les plus jeunes, je précise qu'alors, il n'y avait pas de sélection et que le seul mot de "sélection" faisait hurler. A fortiori une sélection par l'âge, critère absurde. C'était l'air du temps.

A part ça, je conseille la lecture d'Eugène Boutmy, "Dictionnaire de l'argot des typographes", épuisé naturellement, réédité en 1979 et de nouveau épuisé, mais il faut savoir chercher et fouiller.
Permalien Vendredi 17 juin 2005 @ 10:06
Commentaire de: Dominique [Visiteur]
Mmmh... Il doit y avoir des photos de ce type dans l'ouvrage de Jef Tombeur, Femmes et métiers du livre.
http://www.fabula.org/actualites/article8149.php
Permalien Vendredi 2 septembre 2005 @ 15:01
Commentaire de: ROTA Pierre-Edouard [Visiteur]
Je suis né en 1948 et suis titulaire d'un C.A.P. de compositeur-typographe obtenu en 1965, au lycée technique d'État Pargeas de Troyes (Aube), alors antenne d'Estienne. Les sujets étaient initiés à Paris.

A aucun moment, il ne m'a été donné de constater la présence de femmes-typo dans les ateliers. Des linos, certainement, d'ailleurs elles étaient deux fois plus rapides que nous.

Ma vie professionnelle m'a conduit du labeur à la presse donc et tout naturellement vers la linotypie, vers le montage offset aussi, vers la maquettisation, le secrétariat de rédaction et la rédaction en chef.

Je ne suis pas un nostalgique mais le métier de compositeur-typographe était magique et me laisse un goût amer car trop rapidement disparu. Il fallait savoir ce que la composition (caractère proposé deux fois à l'envers à la lecture)donnerait une fois imprimée, et cela tout en tenant compte de règles très strictes en vigueur. Le tout couronné par des mesures qui n'ont plus cours nulle part ailleurs : le cicéro. Si bien que pendant des années, bien après la disparition de la typo, j'ai continué d'évaluer les petitesmesures en points Didot, bien plus fines d'un tiers que les mesures métriques. Merci pour toutes vos infos
Permalien Vendredi 17 mars 2006 @ 09:35

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Dominique Autié
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