blog dominique autie

 

Lundi 20 juin 2005

06: 44

 

Un passeur

 

 

jp_teyssaire

 

J'ai rencontré Jean-Patrick Teyssaire il y a dix ans. Il concevait et produisait une série de disques intitulée La Musique essentielle, distribuée par Phonogram. Il avait tenu à me recevoir pour m'expliquer sa démarche, après que j'eus écouté quelques-uns des albums de sa collection. J'avais été impressionné par l'intime conviction qui, de toute évidence, inspirait un travail dont les fruits auraient pu se contenter de se fondre, pour le seul profit matériel de son promoteur, dans la grande marmite du New Age. Mais l'homme que j'avais devant moi disait autre chose, sans forfanterie, avec une subtile modestie qui faisait sonner juste des idées assez fortes pour mener loin le projet.

Depuis, Jean-Patrick Teyssaire a élargi sa démarche aux proportions qu'il avait projetées dès l'origine : ne pas s'en tenir à un simple business de producteur de musique, mais prendre en compte, globalement, l'enveloppe sensorielle de l'homme – plus encore que son environnement, cette aura faite d'échanges entre des sons, des parfums, des matières et des émotions ; ce qui, finalement, constitue le soubassement de toute présence au monde, et conditionne la pensée abstraite. En clair, Jean-Patrick Teyssaire intervient en amont des théories plus ou moins fumeuses sur l'homme futur ; il propose de prendre soin de l'homme actuel, en s'efforçant de le rendre simplement présent à lui-même. Ce qu'il décrit comme une « plateforme de distribution intelligente et éthique » se nomme Terra Humana : musiques inspirées des traditions nordiques et orientales, univers sonores conçus pour la relaxation, « Images douces » en DVD et ligne de produits sensoriels sous le label « La Nature des sens ».

En 1995, j'ai eu connaissance de La Musique essentielle dans le cadre de ma collaboration à la revue de la Fédération française de crémation, qui cherchait un nouveau souffle. À l'époque, les crématistes (dont je ne partage pas les convictions, mais qu'il m'intéressait d'aider dans la communication de leurs idées) cherchaient – et cherchent sans doute encore aujourd'hui – à valoriser la cérémonie de la crémation ; certains, parmi les responsables nationaux, songeaient à proposer des musiques profanes pour meubler le sinistre silence laïque qui pèse sur la famille et les proches, assemblés pendant près d'une heure à attendre que le corps soit réduit en cendres. L'article que j'avais rédigé après avoir rencontré Jean-Patrick Teyssaire était, dans mon esprit, une prise de contact avec un homme susceptible de se mettre à l'écoute des militants crématistes, de réfléchir avec eux à des créations musicales et sonores susceptibles de répondre à la problématique très singulière qui est la leur. Mais les associations sont des hauts lieux d'exercice du pouvoir, les plus nauséeux sans doute. Il n'appartenait pas à un plumitif sous-traitant d'être force de proposition.

Une décennie plus tard, découvrant quelques productions récentes de Terra Humana, mon sentiment est le même. De déférence, d'abord, pour un homme qui creuse son sillon, fidèle à des analyses, des choix et, bien entendu, des goûts qu'il sait acheminer dans la durée. Et, sereinement oublieux de mes vains (mais méritoires) efforts passés pour la cause crématiste – à laquelle je me sens de plus en plus étranger –, je peux trouver désormais aux productions de Jean-Patrick Teyssaire un souffle plus large encore. Deux réflexions me viennent, je les offre à cet homme, qui s'est souvenu de notre rencontre – et je suis sensible au fait qu'il ait, comme moi, gardé mémoire de notre entretien.

La première touche aux musiques d'autres temps et d'autres civilisations que les nôtres. Pour m'intéresser à l'Inde depuis cinq ans et avoir abordé ses traditions musicales à travers les études d'Alain Daniélou, je sais quels bonheurs intellectuels mais aussi quelles frustrations émotionnelles ménage l'érudition. Le non-initié ne passe pas sans transition de son environnement musical d'Occidental – quelles que soient ses fréquentations en la matière – à ces constructions sonores si déroutantes, si éloignées de sa raison comme de ses rythmes organiques. La plupart de ce qui paraît sous l'appellation de fusion (je songe, par exemple, au magnifique catalogue du label allemand ECM) constitue déjà une musique savante, dans laquelle il est très difficile, en outre, de se repérer. Qu'il existe une voie d'accès – ou, du moins, d'approche – par le plaisir, par une découverte plus immédiate, moins sévère, non seulement ne me choque pas mais me semble répondre à une nécessité.

À plus longue portée, cette fois : je lis dans Le Monde, de nouveau, un long article prophétique sur les limites de la croissance mondiale, sur l'obligation de revoir assez vite notre copie : pour que l'on nous tienne explicitement ce langage désormais, c'est bien que le mur se rapproche, parce que nous fonçons dedans. Or, ce n'est pas un discours politique, une théorie ni un prêche écologique qui nous rapprocheront des seuls modèles qui, sans doute, nous puissent être d'un précieux soutien pour désapprendre nos modes de vie imbéciles et criminels.

Je le suggère donc ici – car ce n'est pas le propos de Jean-Patrick Teyssaire de l'affirmer lui-même –, que les Musiques des disciplines de l'âme, les albums de « Planète verte », les musiques en mouvement des DVD de la collection « Images douces » constituent peut-être le régime le moins douloureux qui nous soit offert pour commencer à tourner le regard vers d'autres horizons de vie. Pour le plus grand nombre d'entre nous, vivre, penser, consommer autrement exigera des médiations. C'est le corps qui devra, le premier, se déprendre de ses addictions, il conviendra de lui enseigner d'autres saveurs, d'autres rythmes, d'autres sons. Nous aurons besoins de passeurs – qui seront-ils, sur quelles voies seront-ils à même de nous accompagner, comment nous faire à l'idée de ce qui nous attend de telle sorte que nous restions maîtres de nos choix et que, le moment venu, le lit ne soit pas fait à quelque bête d'Apocalypse ?

À ces questions, qu'il n'est sans doute plus trop tôt de se poser, les réponses sont à inventer. Je soupçonne Jean-Patrick Teyssaire de se les être posées depuis plus longtemps que d'autres parmi nous, en tout cas de façon plus simple, plus ouverte et pragmatique que nombre de spécialistes de la prospective. L'apprentissage de demain n'est peut-être pas nécessairement l'ascèse culpabilisante qui, le plus souvent, est la seule réplique proposée à l'arrogance de la mondialisation. C'est peut-être, dans un premier temps, l'affaire d'une attitude, un modeste et patient apprentissage sensoriel. Sans prise de tête, pour parler jeune.

Terra Humana ne dit pas autre chose, ai-je cru comprendre.

 

Jean-Patrick Teyssaire, fondateur de Terra Humana, D.R. En médaillon, Jean-Pierre Limborg, Les Larmes d'Angkor (Cambodge), CD Origins, collection « Planète verte ».

 

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