blog dominique autie

 

Mercredi 22 juin 2005

07: 19

 

O.C.*

 

 

oeuvrescompletes

 

[* obsessionnel compulsif ? œuvres complètes ?]

 

Si la pratique de l'anthologie n'était issue d'une longue tradition éditoriale, il conviendrait de stigmatiser la manie de la compil comme pendant culturel du fast-food. Dans les faits, nos modes de lecture s'avèrent un tout petit peu plus subtils, dans leur façon notamment de récuser l'oukase du best of.

Ce n'est pas d'hier que, découvrant un livre sur l'indication d'un tiers, je me mets en devoir de me procurer l'essentiel de son œuvre. Avant que ne soit offerte la possibilité d'effectuer par Internet la recherche de textes non disponibles dans le catalogue actif des maisons d'édition, cette propension m'a valu des journées d'errance chez les bouquinistes parisiens, en leurs officines ou, fût-ce par gros temps, le long des quais de la Seine. Je me rappelle – j'avais un peu plus de vingt ans, ce fut l'un de mes premiers engouements – ma quête des écrits de jeunesse de Michel Leiris, dont les trois premiers volumes de La Règle du jeu parus à l'époque étaient accessibles chez Gallimard dans la collection blanche ; mais son Afrique fantôme et ses poèmes de la période surréaliste étaient, dans ces années-là, des objets rares et déjà convoités des bibliophiles. Déjà, je pestais contre cette spéculation : je voulais l'œuvre et, à travers la matérialité des volumes, je voulais l'homme ou la femme qui l'avait produite. Si je cherchais des exemplaires impeccables, c'était par respect atavique de la chose imprimée, non par calcul ou marotte de collectionneur de timbres-poste qui décompte les dents de ses fétiches.

Pour les œuvres réputées majeures, il arrive que les éditeurs me facilitent la tâche – ce qui n'a d'ailleurs fait, parfois, que me compliquer la vie – en éditant les œuvres complètes. Ce fut le cas pour Georges Bataille, donc j'avais accumulé un nombre significatif de textes épars quand parut, en 1970, le premier des douze énormes volumes critiques qui sont, aujourd'hui, un précieux trésor dès qu'il s'agit de retrouver et de situer un texte – mais si je devais relire L'Expérience intérieure, nul doute que je le ferais dans l'exemplaire d'origine de la série « Les Essais » ou dans l'édition revue et augmentée par l'auteur, en collection blanche, qui fut mon exemplaire de lecture quand, halluciné, je découvris Bataille l'année en classe de seconde.

Il me semble avoir ainsi poursuivi l'œuvre par delà les livres, et par delà l'œuvre la main fine ou trapue, ferme ou frêle, qui l'a tissée au long d'une vie. Vieil antidote à la rage pédagogique de décharner le peu de vie que laissait sourdre le Largarde et Michard ? symptôme de mon propre désœuvrement, tandis que me taraudait (qui me taraude encore, mais il est plus tard) la question de la littérature ? Dans les années de mes vingt ans, la recherche de ses livres dans leurs éditions d'époque m'a fait croiser certains des chemins que Bataille avait empruntés dans sa vie quotidienne : Orléans, Vézelay où il est enterré. Qu'il fût mort en 1962, quand j'avais à peine treize ans, me parut longtemps une guigne affreuse. Or, me vient à l'instant un rapprochement qui ne s'était jamais imposé : ce n'est qu'après sa mort – en 1978, alors que je le visitais de temps à autre, dans le bonheur délicieux de pouvoir honorer un maître vivant – que je me suis vraiment mis à accumuler les nombreux ouvrages de Roger Caillois qui n'avaient pas fait l'objet de réimpressions, qu'il fallait dénicher en alliant la ténacité à une juste dose de chance.

Ce qui tendrait à accréditer la démarche – effort et croyance – qui restitue l'intuition d'un souffle, l'illusion d'une présence par la proximité des livres dont un auteur a balisé son existence. La lecture exhaustive des textes ainsi rassemblés n'a, dès lors, plus la même urgence : les livres sont à proximité du regard et de la main, il suffit que l'esprit s'y achemine au gré de ce qu'inspire ou exige cette présence rétablie au profit d'un seul, libre d'en prendre soin, de la convoquer d'urgence ou de la tenir à distance (il m'a fallu, à une époque, me détacher de Bataille, j'aime à dire pour survivre, mais son sourire suave de martyr visionnaire reste toujours, dans une excitante proximité, l'orageuse figure tutélaire de ma bibliothèque et de ma vie).

Je ne fais mystère ni ici ni ailleurs de mon itinéraire d'alcoolique abstinent. J'ai, bien entendu, longtemps rapproché mon empathie addictive pour les volumes d'un même auteur – qui ne sont, in fine, que le rappel de l'incomplétude de l'œuvre – de la fréquentation compulsive des linéaires d'alcool à l'époque où je buvais. Un point au moins me fait revenir sur cette approche nosographique : l'alcoolique ne stocke pas (il pratique même volontiers le jeu dangereux qui consiste à se retrouver, un matin, dépourvu de liquide entre son réveil et l'ouverture des commerces, encourant plus ou moins sciemment le delirium). La seule présence de quelques bouteilles inentamées contenant son poison ne saurait l'apaiser, ni le libérer provisoirement pour d'autres tâches que celle de se détruire. Or, force m'est de reconnaître que la présence sur les rayons de ces œuvres convoquées à mon usage assourdit quelque peu l'injonction de lire sans relâche, indice que s'avance la pensée de la mort – ma commensale, qui aime tant s'inviter à ma table de travail sans souci que je l'y prie.

 

Georges Bataille, D.R.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Marie Pierre DAUGÉ [Visiteur]
Juste une petite correction : c'était par respect atavique.
Permalien Mercredi 22 juin 2005 @ 08:50
Commentaire de: cedric [Visiteur]

Internet n'interne qu'avec deux haines sinon ce sont eux qui internent, avec trois haines.

Ludiquement.
Permalien Mercredi 22 juin 2005 @ 09:59

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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