
Elle s’arrache à la discontinuité des actes, s’approprie en instrument de saisie, se pratique en expérience des limites. La littérature cherche à atteindre, obtenir et pénétrer le continu, l’insaisissable et l’illimité. Grand œuvre alchimique, opération spirituelle, opéra tragique, Passion ou procès, elle peut transformer, par la grâce d’un désir tendu, maintenu sur et par le fil du texte, le fini de l’existence en infini de la jouissance.
Toute littérature est une quête érotique déterminée par une pulsion archaïque autant que sophistiquée, ce « principe de délicatesse » dont parle Sade et dans lequel Barthes identifie « une certaine demande du corps lui-même ».
C’est le corps qui veut écrire et lire. Et c’est la vertu de la littérature érotique, par son pouvoir spectaculaire d’ébranlement des sens, de rappeler cette vérité fondamentale : une lecture ou une écriture déconnectées de la demande charnelle ne sauraient être opérationnelles. Ne sauraient engager le lecteur ou l’auteur dans la métamorphose permanente, intérieure et profonde, que constituent l’acte de lire ou d’écrire, au fur et à mesure qu’il se produit, puis tout au long de la vie.
L’exercice de la littérature est un mode majeur de la sexualité humaine. Sans doute même est-il le seul, tous les autres codes et signaux érotiques dérivant de la parole, sinon dite ou écrite, du moins intériorisée jusque dans les profondeurs de l’inconscient où elle crée du fantasme, un cinéma intime indispensable au déclenchement du désir.
Grâce à son imaginaire, l’homme est un animal capable de se passer d’os pénien, et la femme de périodes de chaleurs. Mais l’être humain est aussi contraint, en matière de sexualité, de s’aider lui-même en sollicitant sa psyché. Le corps demande, l’esprit répond par le principe de délicatesse, processus où la vision s’engage dans une spécialisation plus ou moins poussée du désir et de l’objet du désir.
La littérature est alors le meilleur instrument de précision possible. Le mouvement de la lecture et de l’écriture, leur avancée, activent une mécanique qui démultiplie le temps du désir, le pointe et tout à la fois l’éclate en résonances dionysiaques. La page doit alors ressembler à un fleuve au soleil : l’eau court et pourtant reste présente dans l’occupation puissante de son lit, qu’elle nourrit et ravage, tandis qu’à la surface des myriades d’étincelles fascinent le regard. Chacune d’elles appel dansant, aigu, et renvoyant aux autres, à une dispersion de la lumière rapidement hypnotique.
Le courant des mots, leur cours savant produisent l’envoûtement où vont alors se fondre désir et plaisir, inscrivant la tension dans la jouissance, et la jouissance dans la durée.
Haletant comme un roman policier, le texte érotique va au crime, fait souffrir les délices et les supplices d’un crime qui n’en finit pas. Les mots eux-mêmes s’entrebaisent, l’écrit est crime, joies et virtuosités du crime de lèse-interdit, l’écrit ès crimes sous les cris des ciseaux découpe dans le papier plié des pages les quatre membres écartés d’une figure humaine à dérouler dans la répétitive, obsédante narration de sa présence, de son advenue forcenée. Dans sa théâtralité le texte est un événement voluptueux au cœur duquel se déroulent des cérémonies secrètes, d’ordre sacrificiel. Œuvre d’un criminel – le lecteur, l’auteur – qui exige, pour parachever sa jouissance, d’être démasqué par le texte qu’il a lui-même suscité.
C’est dans cet accomplissement qu’il trouve sa souveraineté. Au bout de la parole, au bout du désir, le voici parvenu au silence. Livré tout au long du texte au risque et à la joie, le château repose maintenant dans la plénitude de son nouveau vide, un vide habité.
Lire, écrire, c’est aller au silence. Le lecteur érotisé par une pratique intense de la littérature sait que toute vraie littérature, comme celle dite érotique, manifeste par une mobilisation spéciale – processuelle, raffinée, délicate, brutale, cruelle – de la chair lisant/écrivant, cela même qui est l’essence de la jouissance, l’expérience de l’infini : l’ « aller au silence », la montée de la mer au soleil, et la mêlée de leurs eaux de feu et de sel.
J'ai plaisir, pour la première fois, à ouvrir l'espace de ce blog à un auteur dont j'ai indiqué le très beau roman, Sept nuits, dans une chronique passée. Alina Reyes a choisi que figure en ouverture de cette page le Monument à Balzac d'Auguste Rodin. Commandée par la Société des gens de lettres – société fondée en 1838 à l'initiative de Balzac lui-même pour protéger les intérêts moraux et patrimoniaux des écrivains –, la statue suscita de violentes polémiques et fut refusée par son commanditaire. Ce n'est qu'en 1939 que l'œuvre fut fondue et érigée à son emplacement actuel, au carrefour des boulevards Raspail et Montparnasse à Paris.
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Dominique Autié
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