blog dominique autie

 

Mercredi 6 juillet 2005

06: 26

 

Homo paniscus

Limites de l'humain

 

bonobo

 

Mes activités professionnelles, qui croisent pour une large part l'information scientifique et médicale, m'ont récemment permis de comprendre que deux grandes secousses métaphysiques nous attendent dans les toutes prochaines années.

La première concerne l'élargissement, revendiqué par certains chercheurs, du genre Homo au chimpanzé commun et au chimpanzé bonobo. À la clé, l'argument du code génétique, commun à 99,4 % entre le chimpanzé et l'homme, mais aussi – et, sans doute convient-il d'écrire ici  : surtout – tout un courant d'études qui plaident désormais pour l'identification de comportements culturels dans le monde animal. Je renvoie, pour la dimension génétique, à l'article paru dans Le Monde le 26 juin 2003, reproduit par un site qui propose une très rapide synthèse sur la problématique des cultures non humaines. On constatera d'un seul clic de souris comment les deux approches confortent leurs perspectives, les mêlent, brouillent de façon significative des niveaux différents d'observation. Les travaux de Derek Wildman et de son équipe de l'université d'Etat Wayne à Detroit, qui militent pour cette nouvelle classification, sont également invoqués sur cet autre site, qui a le mérite de proposer une visualisation très claire des données paléontologiques qui sous-tendent la démarche.

Le second choc anthropologique est d'ores et déjà connu dans ses contours. Il nous viendra des avancées réalisées ces temps-ci dans ce qu'on nomme la « chimie du cerveau ».

Pour la préparation d'un article consacré à l'éthique médicale, j'ai eu la chance de devoir rencontrer Jean-Pierre Marc-Vergnes, qui a créé et qui dirige l’unité 230 de l’Inserm où ont été réalisés les premiers travaux toulousains d’imagerie fonctionnelle cérébrale [1]. Ce chercheur de la première génération souligne avec passion ce que la réflexion éthique peut et doit développer à partir des recherches conduites en activation cérébrale : « Nous sommes “câblés” pour communiquer avec autrui. Par exemple, nous savons désormais que nous avons, dans le cerveau, une structure nerveuse de reconnaissance des visages. Mais aussi des structures qui permettent de prêter ou de reconnaître des intentions à autrui, ainsi que l’équipement neurobiologique pour identifier la souffrance de l’autre et souffrir de cette souffrance ! Tout cela, les méthodes d’activation cérébrale nous permettent de le voir, nous en avons la preuve par l’imagerie : les zones de la douleur s’activent au spectacle de la douleur d’autrui… »

Et Jean-Pierre Marc-Vergnes confirme que « nous sommes en train de construire “l’appareil psychique” d’une façon très différente de l’intuition qu’en avait Freud. Nous n’avons pas encore la vision d’ensemble, mais nous avançons à grands pas ». Et de recommander, pour se faire une idée des données les plus récentes de la neurobiologie et des perspectives qu’elles ouvrent à une meilleure compréhension de nos relations humaines, la lecture du livre d’Antonio Damasio, Spinoza avait raison [2].

Nul doute enfin, selon Jean-Pierre Marc-Vergnes, que de nouvelles frontières de l’éthique se dessineront peu à peu.

Bonobo mon frère, tu souffres donc de me voir souffrir, les petits électrodes qu'on a introduits dans ta boîte crânienne le disent. J'ai peu d'états d'âme, pour ma part, devant cette reconnaissance officielle, qui se prépare, de ma famille éclatée. J'imagine, en revanche, les tonnes d'encre d'imprimerie et les savoureux reality shows télévisuels que va susciter ce nouvel ordre parental. Par ailleurs, que nos comités d'éthique disposent bientôt d'instruments de mesure moins contestables que les bons sentiments n'est pas pour m'effaroucher : quid de l'assassin multirécidiviste dont une simple exploration neurobiologique révèlera que la zone de son cerveau qui gère la compassion est définitivement (ou depuis toujours) en drapeau, sans la moindre perspective thérapeutique d'en restaurer les chimismes ? Vers quel type d'institution l'orientons-nous ? Voilà un débat éthique qui résiste enfin sous la dent, non ?

Lorsqu'on aura épuisé les arguments (J'aime ma meuf, c'est pas une formule chimique – Les bonobos, au fond c'est des Blacks, y zont droit comme nous qu'on les respek') et que nous finirons enfin par juger enviable l'insolite proxémie que pratiquent nos cousins congolais, restera une question : où commence, où finit l'humain ? Le sens du sacré – dont on aura d'ici là repéré des manifestations indubitables chez la mouche bleue et le siège dans l'un des lobes de notre cerveau – sera d'un piètre secours. De longue date, nous avons observé l'étrange cérémonial des hardes d'éléphants croisant sur leur route la dépouille de l'un des leurs, de sorte que les comportements devant la mort ont cessé de fournir un critère décisif. Qu'on écoute, d'ailleurs, l'exposé des motifs développé par les tenants d'une culture animale, l'on vérifiera le soin méticuleux qui est mis à banaliser le moindre indice de spiritualité dont Homo sapiens sapiens avait jadis coutume de se rengorger. Tout y passe, il se trouve toujours une espèce volante ou rampante pour démontrer que nous ne sommes pas les seuls à éprouver de la haine, de la rancune, de la honte, de l'amour, du respect, de l'envie. Que sont assez largement partagés le sens esthétique, la débrouillardise et… le langage.

Subsiste la langue et elle seule – j'ai bien dit la langue, non le langage, la langue dont il est souvent question ici. Et l'on comprendra mieux pourquoi je m'escrime à en parler comme d'une dimension proprement organique, à en soustraire l'exercice aux théorèmes des linguistes, à suggérer cette certitude qui est mienne que la première page de Saint-John Perse que j'ai lue, encore adolescent, n'a fait que réveiller l'écho immémorial d'un poème que je savais déjà par cœur, dont les rythmes m'avaient bercé dans les eaux-mères, dont la prosodie récuse toute étude clinique.

La langue, avec une majuscule – c'est-à-dire : le Verbe.

 

[1] Je reproduis ici un passage de l'article paru dans le n° 78 de juin 2005 de Toulouse Info Santé (BIE), publication d'informations épidémiologiques du Service communal d'hygiène et de santé de la Mairie de Toulouse, dont j'assure la rédaction depuis cinq ans.
[2] Mon raidissement de principe devant les perspectives ouvertes par les neurosciences a dû céder du terrain à la lecture de ce livre d'Antonio R. Damasio, professeur et directeur du département de neurologie de l’Université de l’Iowa aux États-Unis, Spinoza avait raison – Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Éditions Odile Jacob, 2003.

Femelle bonobo et son petit, zoo de San Diego, D.R.

 

Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur]
Et bien, j'en compte quatre :

"Perpspectives" un 'pet' de trop !

"Constestables" un 's' de trop !

"Débroullardise" un 'i' manquant !

"Femmelle" elle 'aime' de trop !

Voilà pour la forme.

Quant au fond, ce fut un des articles qui m'a le plus intéressé car touchant à la science, à la nature, en cinq mots : au concret de la vie.

Je connaissais de Damasio : "le sentiment même de soi" que j'ai lu et "l'erreur de Décartes" que je n'ai pas eu l'occasion de lire. Mais vous m'apprennez qu'il a publié "Spinoza avait raison", et je vous en remercie !

Cordialement.
Permalien Mercredi 6 juillet 2005 @ 10:18
Commentaire de: N. [Visiteur]
Je croyais que l'écriture "femmelle" était volontaire!
La maîtrise du feu n'est-elle pas aussi typiquement humaine? Cette capacité est-elle inhérente au Verbe?
Permalien Vendredi 8 juillet 2005 @ 10:38

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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