blog dominique autie

 

Mercredi 13 juillet 2005

06: 57

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Mise au point sur l'alexithymie

Maurice Corcos répond à Dominique Autié
par Maurice Corcos*

gilles

 

L'alexithymie est un néologisme crée en 1972 par Nemiah et Sifneos pour désigner le mode de fonctionnement mental de nombreux patients souffrant de maladies à composante psychosomatique. L'alexithymie signifie étymologiquement, l'incapacité à exprimer ses émotions par des mots (a privatif – lexis, mots – thymie, humeur, émotions).

Le concept d’alexithymie, bien qu’il soit appréhendé par de multiples notions neurobiologiques, phénoménologiques, cognitives et comportementales, psychanalytiques mais aussi philosophiques et socio-anthropologiques (les émotions sont liées intrinsèquement à des formes de socialisation), reste flou et indécis, non pas tant du fait de l’insuffisance de ces approches que du fait de sa nature (l’exploration de l’émergence de l’émotion et de la pensée) et de son contenu (la qualification et la quantification des affects à l’origine des pensées).

Aucune approche n’est à rejeter, à l’exception de celles qui puisent leur source dans le dogmatisme ou le pragmatisme, et ce qui importe c’est surtout que le travail de chacun dans sa perspective de réflexion propre puisse provoquer des convergences explicites et favoriser ainsi des relais de pensée. De même on ne peut jamais explorer la pertinence d’un concept isolément, car il se positionne toujours peu ou prou dans un champ conceptuel qui change avec l’évolution socioculturelle.

Concernant le concept d’alexithymie, ce champ n’est plus aujourd’hui uniquement sociologique et analytique, mais neuroscientifique. Cette dimension psychopathologique aujourd’hui individualisée et ainsi cernée constitue historiquement une transcription dans une optique neurophysiologique du concept de pensée opératoire élaboré quelque temps auparavant par l'école de Psychosomatique de Paris dirigée par P. Marty, M. De M'Uzan, et M. Fain. Il reste en étroite filiation avec l’héritage de la médecine psychosomatique qui tend à évaluer les répercussions de la vie émotionnelle sur le soma dans une approche interactionniste. L’idée séduisante de la pensée opératoire, puis de son pendant « alexithymique », est l’idée d’une défaillance du symbolique ou/et de la représentation des émotions chez certains sujets qui favoriseraient ainsi leur expression au niveau somatique.

En quelque sorte, le langage corporel viendrait se substituer à une carence fonctionnelle de l’activité de représentation  mais il y a eu dans cette transcription un glissement majeur vers un concept coginitivo-comportemental qui si, il permet la construction d'un outil d'évaluation dans la perspective d'études de psychopathologie quantitative comparatives, sacrifie bon nombre d'éléments dynamiques.
Pour le dire en d'autres mots. Ce « construct » neurophysiologique et cognitif, ôte de sa réflexion ou ne place plus au centre de son dispositif le lien qu’entretient la genèse des émotions et de la pensée avec le monde de l’expérience interne et externe. Monde interne incluant la corporéité et l’appareil psychique. De l’excitation pulsionnelle jusqu’à la sensation puis l’émotion charnelle ; avant le secret toujours énigmatique du saut dans le somatique du psychique, puis l’accès de l’affect mentalisé à une représentation qui puisse se circonscrire dans un sentiment dirigé vers le monde externe : de l’eprouvé à l’intrapsychique puis à l’intersubjectivité. Nous sommes (notre corps est) affecté(s) par le monde et nous l’affectons en retour, ces deux dimensions qui constituent ce qu'il y a de plus vivant et de plus dynamique dans la conscience et dans le mode d'être au monde d'un sujet.

L’un des apports essentiels de ces constructions neurophysiologiques et cognitives a été l’élaboration d'échelles ou d’instruments permettant de mesurer les dimensions alexithymiques, dans l’ensemble des maladies psychiatriques, permettant la mise en évidence de celles-ci non seulement dans les maladies psychosomatiques (ce concept n'est donc pas pathognomonique) mais aussi dans les conduites d'addictions (toxicomanie, alcoolisme, TCA [troubles du comportement alimentaire]) et dans d'autres troubles tels que l'état de stress post-traumatique, les troubles anxieux, les troubles paniques, les troubles dépressifs, etc.

Nous voulons donc, sans éluder ces apports, redonner dans une approche psychanalytique, leurs lettres de noblesse à nos maîtres cliniciens et psychanalystes attentifs depuis toujours à une tradition médicale holistique en essayant de dé-réduire ce concept et de le revitaliser. De ce point de vue-là, nous sommes dans la continuité des travaux actuels d'A. Damasio, le directeur du département de neurologie de l'Université américaine de L'Iowa, qui travaille depuis plus de vingt ans à décrypter « le cerveau des émotions » et à démontrer que les émotions, comme les sentiments auxquels elles sont liées, sont au cœur de notre organisation sociale. Dans son dernier ouvrage paru en France, Spinoza avait raison (édition Odile Jacob), il dit, « qu'il semble de plus en plus attesté » que les sentiments, ainsi que les appétits (dimension pulsionnelle et corporelle) et les émotions qui les causent le plus souvent, ont un rôle décisif dans le comportement social : « Tout ce que nous vivons est ressenti avec plaisir ou douleur et les sentiments qui s'en suivent, deviennent des composants obligés de nos expériences sociales ». Cet auteur ajoute aux « émotions primaires » – la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise, le dégoût –, d'autres émotions dites sociales telles que l'embarras, la sympathie, la jalousie, l'admiration, l'orgueil. Voilà la dimension intersubjective et relationnelle (bien mise à mal par la métrologie actuelle) remise en jeu. Il rappelle après les grands philosophes et les grands psychanalystes que « les émotions se manifestent sur le théâtre du corps ; les sentiments sur celui de l'esprit », ajoutant que le langage, apanage du « cerveau rationnel », n’est pas la meilleure voie d’accès au « cerveau émotionnel [1] ».

Voici la place du corps enfin restaurée… et les tenants d’une approche intellectualiste de l’humain (cognitivistes de la théorie de l’esprit et de la théorie de l’attachement, psychanalystes lacaniens) avertis des risques de désincarnation, « désaffectivation » et dé-spiritualisation de l’humain.
De fait le lien intangible entre pensées et affects issus du corps a toujours été mis en avant depuis Schopenhauer jusqu’à Nietzsche. Celui-ci y ajoutait une note importante : le désir… « Désire ta volonté (de puissance…, laisse s’exprimer ta pulsionnalité, ton animalité). Deviens ce que tu es ». Il précède Freud en redonnant au ça et à l’inconscient ses lettres « de vérité », si ce n’est de noblesse. Mais Freud articulera les conceptions nietzschéennes et répondra à Descartes, qui cherchait le point précis où l’esprit communiquait avec le corps : « L’inconscient est certainement le véritable intermédiaire entre le somatique et le psychique, peut être est-il le missing link tant recherché » (1912, lettre à Groddeck), et sans illusion sur « la nature humaine » qui n’est ni bonne ni mauvaise, les domestiquera (la vérité du désir est dans l’écart entre le ça et le surmoi, cf. P.-L. Assoun).

Dans les écritures il est dit : « Au début était le Verbe », et cela n’a pas été sans influence sur la pensée lacanienne et ses dérives – et tout particulièrement sur l’importance démesurée conférée au signifiant [2] dans l’appréhension des affects d’un sujet. Loin d’être un retour à Freud, le lacanisme qui considère que « l’inconscient est structuré comme un langage » marque un écart de pensée radicale.

Pour Freud, la psychanalyse c’est l’embryologie de l’âme, et l’embryologie de l’âme c’est la vie affective, et l’émotion c’est l’entre-deux entre le corporel et le psychisme, où quelque chose répond : une impulsion corporelle… ou le somatique délègue. Pour Freud et ensuite pour Bion, l’important vient par la pensée-concept… mais la pensée-affect « le principal intérêt de l’analyste doit porter sur le matériel dont il a une connaissance directe : l’expérience émotionnelle des séances analytiques » (W.R. Bion, Transformations).

Pour Feud, dans la lignée de Goethe : « Au début est l’action… », en fait l’action vue comme un effet de l’affectation du corps car le moi est la projection de la surface de la peau du monde : au début est l’affectation. Et pour Green dans la continuité de Freud, « l’affectif et l’imaginaire reposent sur un socle qui est la pulsion et ses dérives, c’est-à-dire le désir est le fantasme » et l’inconscient est… langage affectif.

Nous sommes de ceux qui pensent que l’être humain ne se définit pas par le logo (moi) mais par la chair (soi). La chair étant définie comme la disposition érotique sur une pulsionnalité pour le plus grand bonheur ou le plus grand malheur (cf. Antonin Artaud, très excité pour être affecté par le réel du monde : « J’ai le corps qui subit le monde et dégorge la réalité ». Le soi correspond aux « éprouvés corporels impensables » du nourrisson (W. Bion) que la mère va rendre intelligible. Cet éprouvé de soi en relation avec l’objet n’est pas encore le sentiment d’identité, au sens où celui-ci présuppose une conscience. C’est une identité primaire (au sens de corporel) narcissique.

Mais « Au début est l’émotion » (Céline, Goethe, Freud) et « L’homme est un animal qui pleure » (Pline), le verbe ne vient qu’en second pour exprimer laborieusement l’émotion dont l’origine est primitivement charnelle et plus profondément somatique (biologique). Impulsion corporelle puis sensation sur laquelle va secondairement se déposer un affect puis une représentation (l’esprit regarde le corps ému) qui ne pourra qu’être réduite par l’expression verbale. Céline : « Au début était le verbe, le verbe c’est du bla bla, c’est du déchet d’émotion… quand on n’a plus rien à faire, quand on n’a plus rien, quand on ne sent plus rien, ben alors on parle, n’est-ce pas. Tandis que les grands sentiments sont muets (et les grandes douleurs c’est nous qui rajoutons)… et alors, au fond, ils sont émus… alors l’émotion se tait ». Ailleurs, Céline précise : « En retrouvant le vrai rythme du parlé vernaculaire qui fait son style : « Au début est l’émotion et le galop ». Le galop c’est-à-dire le rythme qu’on retrouve dans ses textes sous forme de verve, de tchatche qui fait vibrer la langue lui faisant retrouver son origine sonore, musicale. “Trouvez du palpite, nom de foutre !... Transposez ou c’est la mort” », s’écrie-t-il, et l’on perçoit alors dans le rythme la pulsion de vie et ses grands mouvements de balancier vers le cœur et le sexe… au risque de démystification et de laisser émerger la pulsion de mort (la même énergie, pulsion, aux valeurs opposées en elle. Le rythme donc un galop… avant le dressage… le trot. La vie pulsionnelle ou le conformisme. Ailleurs, encore Céline reprend les mêmes choses pour évoquer principalement le modèle amoureux : « Quand ils commencent à parler, c’est qu’ils n’ont plus vraiment grand-chose à communiquer… c’est fini… les grandes affaires se passent dans le silence… quand il n’y a pas de silence… il n’y a rien ou plus grande chose ».

Ce rythme qui nous vient de notre tempérament génético-biologique a été très tôt accordé ou non, ou encore de manière satisfaisante ou non par l’autre, le rythme de l’autre et en particulier celui de la mère. « Le rythme de l’autre c’est l’enfer », disait Jean Gillibert dans la lignée de Georges Bataille.

Ne pas avoir engrangé le rythme de celui qui nous a enfanté (mère déprimée ralentie) ou le perdre c’est, dit Céline, s’installer ou sombrer dans le silence [3] le désert, « s’agréer comme plante », disait Michaux, et laisser la pulsion verser dans sa valeur (ou variante ?) de destructivité…, l’énergie vitale, non intégrée dans le corps ne l’animant pas et ne se libérant pas dans le rythme de l’autre, tourne en vase clos livrée à l’entropie.

© Maurice Corcos.

(Les notes sont de Maurice Corcos)
[1] Comme la théorie de l’esprit ou la théorie attachementiste.
[2] « Ne méprisons pas le verbe ! Il est un instrument de puissance, le moyen par lequel nous communiquons aux autres nos sentiments (…). Certes au commencement était l’acte, le verbe ne vint qu’après ; ce fut sous bien des rapports un progrès dans la civilisation quand l’acte put se modérer jusqu’à devenir mot. Mais le mot fut cependant à l’origine un sortilège, un acte magique. » S. Freud, 1926.
[3] Le silence, cliquetis d’une mécanique qui tourne à vide, sans le silence musical de la mère…la musicienne du silence, le désert minéral puis le désert fantasmatique.

*

 

* Maurice Corcos est pédopsychiatre. Il a dirigé avec Mario Speranza le volume intitulé Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003. J'ai évoqué cet ouvrage dans l'une de mes chroniques, Vertige de l'étymologie. Maurice Corcos en a eu connaissance tardivement et m'a adressé ce texte, estimant que ma lecture de son livre est fondée sur un contresens. Je me réjouis, quoi qu'il en soit, qu'un débat s'instaure. Mon vœu le plus cher a toujours été que les chroniques que j'ai consacrées jusqu'à présent à l'alexithymie (elles sont rassemblées dans la rubrique Minuscules cailloux votifs…) donnent lieu à des commentaires, des contradictions, des échanges. D'autant que les statistiques du blog indiquent de façon curieusement constante que l'entrée alexithymie par mot clef sur les moteurs de recherche est à l'origine de nombreuses visites. D.A.

Jean-Antoine Watteau, Gilles (Le Pierrot), ca. 1718-1720 – © Musée du Louvre. Maurice Corcos a fait choix de ce tableau pour accompagner son texte.

 

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Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur]
Il me semble qu'il manque deux accents au cinquième paragraphe : sur "dirige" et sur le "a" qui suit.

Vous signaler cela est certainement anecdotique mais c'est une habitude que j'ai prise...

cordialement.
Permalien Mercredi 13 juillet 2005 @ 10:57
Commentaire de: nisrine [Visiteur]
bonjour, je sius tres interessee de ce sujet l'alexithymie , comment je peux en savoir
Permalien Jeudi 17 novembre 2005 @ 18:26
Commentaire de: Nemiah [Visiteur]
Hello, I find this picture by Google. Do you know, what is the meaning of this picture? Why Alexithymie? Can you explain it to me in english or german (I speak no word french). Thank you. Greetings. Nemiah, Oldenburg, Germany
Permalien Samedi 7 janvier 2006 @ 19:33

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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