• Hervé Guibert, Lecture,
suivie d'un entretien avec Jean-Marie Planes,
CD audio de 74 mn + livret,
Le Bleu du ciel éditions, 20 €. En vente en librairies.
J'ai pris la décision, voilà quelques semaines, de lire tout Guibert – tout ce que je n'avais pas lu jusqu'à présent (encore que la nécessité s'imposera certainement, en fin de parcours, de rouvrir L'Image fantôme [1], par quoi j'ai découvert, il y a dix ans, qu'Hervé Guibert n'étais pas – si loin s'en faut ! – l'auteur de deux ou trois récits autobiographiques de circonstance). De procéder avec ses livres comme je l'ai fait avec Kafka, avec Proust (dans les deux cas, la totale en Pléiade d'un seul trait, introductions, notes et variantes comprises). C'est, je le crois, la seule façon de s'approprier une œuvre, de l'intégrer, de l'ingérer, d'en faire de la chair.
Le désir de m'avancer dans cette lecture addictive s'est creusé, soudain, à l'écoute d'un enregistrement qui vient de paraître : près de quarante minutes au cours desquelles, d'une voix blanche, Hervé Guibert lit ses propres textes, suivies d'un entretien d'une demi-heure. Hervé Guibert, ce soir de 1986, était reçu au capMusée d'art contemporain de Bordeaux à l'occasion de la parution de Mes Parents [2]. Jean-Marie Planes, qui l'interroge, insiste d'emblée sur les relations du “je” autobiographique et de la fiction dans l'œuvre de Guibert. Il manquera ici, à ces quelques passages de ses réponses, le grain de voix – une voix en étrange état d'apesanteur et de gravité tout à la fois, scandée par d'imposants silences :
J’ai une sorte de penchant un peu malheureux et désastreux, qui m’est propre, qui s’est peut-être un peu tristement solidifié au courant des années : dès qu’il m’arrive la moindre aventure à laquelle je trouve une noblesse – qui est tout bonnement celle de mon émotion –, je la renvoie dans la littérature. Une émotion brûlante et toute fraîche, je serais capable (peut-être un peu sinistrement, parce que c’est une façon d’accomplir un deuil, de la mettre à mort) de l’écrire sur le vif.
[…] Mon souci, mon plaisir et mon amusement, mes peines de labeur consistent à repousser ce je sans arrêt. Mes parents constitue une sorte de parenthèse pour moi, un peu fracassante dans ce qu’elle implique. Quand je fais un livre (la question ne précède pas le livre mais je suis toujours amené à me la poser), j’ai tendance à évincer le je jusqu’au moment où il me prend de court, où il n’est plus possible de le repousser, où le je réapparaît. Un lecteur très attentif m’a fait remarquer que le je prenait du recul, que de livre en livre il apparaît page 37, puis page 54… Et à la fois il prend du recul, et le travail est de l’évincer, de le repousser ; mais, en même temps, quand il apparaît, à cause du recul, il fait peut-être une sorte de coup de théâtre, il est peut-être plus violent et plus je que jamais quand il est très en retard.
[…] Très souvent un livre s’écrit contre l’autre. Il y a, je crois, une continuité dans mes livres : il y a des personnages qui reviennent – on pourrait même s’amuser à dire qu’il y a une continuité comme dans Tintin, avec les bons, les méchants, les personnages typiques, les personnages familiers. J’ai une sorte de fidélité pour mes personnages.
Et je retrouve aussitôt, à propos de la fidélité, ce passage du Mausolée des amants – le journal tenu de 1976 à 1991 dont Hervé Guibert avait demandé qu'on attendît dix ans après sa mort pour le publier : J'ai aussi besoin de la fidélité (c'est une obsession) parce que mes amants et mes amis sont mes personnages, elle est ma cohérence romanesque [3].
J'ai lu Le Mausolée… à parution, je l'ai souvent rouvert ces derniers jours pour y chercher un écho des livres que je découvrais. Je revenais aux dizaines de passages superbes, fulgurants, que j'avais relevés à l'époque. Une ligne et demie retrouvée à l'instant me fait reposer le livre, marcher dans la maison, ouvrir la fenêtre de la terrasse et descendre au jardin : Je rêve d'un rapport hiératique, prostitué, d'une seule apposition des mains sur un corps parfait [4]. Je m'en souviens maintenant, jamais il ne m'était arrivé, ainsi, de devoir poser toutes les deux ou trois pages le livre que je lis, contraint de me lever pour faire place en moi à quelques mots d'une densité telle que la phrase suivante en devient aveugle, indigeste. Je tiens Le Mausolée… pour un trésor, pour le livre d'une vie – il se peut, pour le livre de la vie.
Je formule cette hypothèse, que mes premières lectures avait dessinées, dont Le Mausolée des amants affermit les contours, que cette salve de livres lue d'une traite ces temps-ci impose : l'hétérosexuel de stricte obédience n'aurait accès à certaines dimensions métaphysiques du désir qu'à travers la littérature gay. Cette envie furieuse (obtuse et glorieuse, lamentable) de bites, et qui doit être plus générale, de sexes, de chattes (j'ai entendu Vincent en rêver tout haut l'autre nuit tandis que je le suçais), n'est-elle pas aussi abstraite et primordiale que l'envie du livre, du tableau [5] ?
Le rapport d'Hervé Guibert à l'image mériterait à soi seul une thèse d'État – Je lèche des icônes (pensée venue en jouissant seul hier soir [6]) – et L'Image fantôme semble n'être qu'un nodule de calcification autour duquel pourraient venir s'agréger nombre de passages, fragments de fictions et notations du journal, tel celui-ci :
Il y a une opération magique entre toutes : plus encore que de faire croître des fèves ou des lentilles dans du coton mouillé, c’est de reconstituer un papier froissé, un billet de banque périmé, une image écornée, un message ratatiné au fond de la poche. Cet objet menacé, on le place, à plat sur une table, entre deux feuilles de papier buvard délicatement humidifiées, et on branche le fer de façon qu’il ne soit que très légèrement tiède, on repasse sans appuyer l’espèce de portefeuille rose et plat qui dissimule le miracle. L’image qui en ressort n’est pas neuve, bien plus formidablement encore, elle est comme neuve : la petite fissure qui la défigurait n’a pas tout à fait disparu, il en reste une trace merveilleuse qui devient le secret qu’on aimera partager avec l’image [7].
La mort n'est plus qu'à vingt-six pages : Vivre avec un livre, même quand on ne l'écrit pas, est tout à fait merveilleux [8].
C'est bien cela : la vingtaine de livres désormais scellée dans ma bibliothèque en un bloc d'abîme [9] entre Jean Grosjean et Klossowski constitue un ensemble éminemment baroque. Bien avant l'ultime confrontation avec l'agonie annoncée, dans chacun de ces textes, l'amour joue sa partition avec la mort. L'œuvre d'Hervé Guibert, en cela, est une vanité détournée qui, contrairement à la loi du genre, exhausserait la nécessité du plaisir dans la proximité de la mort.
[Je trouve cette phrase étrange en ouverture d'un texte publié sur la Toile, qui se veut un hommage : Le 27 décembre 1991, Hervé Guibert mourrait [sic] des suites d’une tentative de suicide. Magnifique (bien qu'involontaire) formule pour introduire une telle vie de littérature.]
[1] Éditions de Minuit, 1981.
[2] Éditions Gallimard, 1986.
[3] Le Mausolée des amants, Journal 1976-1991, Gallimard, 2001, p. 357.
[4] Ibid., p. 133.
[5] Fou de Vincent, Éditions de Minuit, 1989, p. 82.
[6] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 213.
[7] Mes Parents, op. cit., pp. 37-38.
[8] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 410.
[9] Image empruntée au livre d'Annie Le Brun, Soudain un bloc d'abîme, Sade, ouvrage paru en introduction à la nouvelle édition des Œuvres complètes de Sade, éditions Jean-Jacques Pauvert, 1986.
La cendre, photographie de Hans Georg Berger extraite de L'Image de soi, ou l'injonction de son beau moment ?, texte d'Hervé Guibert, seize photographies de Hans Georg Berger, William Blake & Co. Edit., 1988.
Arnaud Genon, auteur de l'article que je cite, dans lequel il évoque la mort d'Hervé Guibert, m'adresse un courrier électronique dont voici un extrait :
Oui effectivement la faute d'orthographe était involontaire (comme toutes fautes d'orthographe je suppose) ! En ce qui concerne l'expression « mourir des suites d'une tentative de suicide » c'est que Guibert s'était effectivement « raté » ! Il avait ingurgité une dose mortelle de digitaline (dont il parle dans La Pudeur ou l'Impudeur et dans À l'ami… et Le Protocole…). Mais il ne savait pas qu'un des effets secondaires de ce produit était de faire vomir : il vomit et appela lui-même le Samu. Il ne mourrait (conditionnel à valeur temporelle et non modale) que treize jours plus tard après avoir repris plusieurs fois conscience et avoir demandé qu'on l'aidât à mourir.
Je remercie Arnaud Genon de sa lecture et de sa mise au point. D.A.
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Dominique Autié
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