
Je me délecte, ces jours-ci, de la lecture de quelques-uns des récits de voyages en Inde et à Ceylan de Louis Jacolliot (1837-1890) : Voyage (et Second voyage) au pays des éléphants, Voyage au pays des jungles – sous-titré Les femmes de l'Inde, Voyage aux ruines de Golconde… Chaque volume est orné de quelques gravures hors-texte dont une feuille de papier de soie prévient le maculage. J'ai remonté au chalut de l'océan eBayen (frais de port supérieurs à mon enchère) le premier de ces volumes. J'ignorais tout de cet auteur prolixe, en poste de président du tribunal à Pondichéry et Chadernagor, qui étaient à l'époque comptoirs français de l'Inde. Il fut aussi maire de Saint-Thibault-des-Vignes, en Seine-et-Marne, où il repose. Une bien courte vie pour mener une carrière brillante de haut magistrat à l'autre extrémité du globe, multiplier virées et expéditions souvent loin de ses bases et publier plusieurs dizaines d'ouvrages.
Amoureux fou des paysages indiens, chasseur respectueux de son gibier, conteur étourdissant (avec ce nuage d'une hâblerie de bon aloi qui est au récit d'aventures ce que la goutte de lait est à la tasse de thé anglais), Louis Jacolliot fut un fin analyste des croyances et des mœurs religieuses de l'Inde. À cette époque, l'indianisme sortait à peine des limbes [1]. Les Lois de Manou étaient depuis peu accessibles en français ; mais c'est auprès des brahmanes que notre fonctionnaire français s'initie au sanskrit et au contenu des grands textes sacrés, non sans avoir consacré les premières semaines passées sur le sous-continent à apprendre le tamoul, la langue vernaculaire de l'Inde méridionale – un jeu d'enfant, à l'en croire.
À ma grande surprise, je découvre qu'un site consacré aux grandes figures qui ont contribué à la connaissance de l'hindouisme lui accorde une notice conséquente. Il se trouve qu'elle suit immédiatement celle – expédiée en cinq lignes ! — d'Anquetil-Duperron partout cité dans mes références pour avoir été le premier traducteur du Zend-Avesta attribué à Zoroastre ainsi que de plusieurs Upanishad [2].
La chose est d'autant plus curieuse que Louis Jacolliot semble avoir accumulé sur son propre chemin toutes les embûches imaginables pour s'interdire à jamais une postérité d'indianiste recommandable. Il fut en effet le promoteur de la thèse qui assimile le Christ à Krishna. L'un des premiers à avoir fait cette assimilation est un Français, Louis Jacolliot. Il est l'auteur de plus de quinze livres publiés dans « Les Études indianistes » [outre ses nombreux récits d'équipées et de voyages publiés par ailleurs]. Il demeura en Inde un quart de siècle. Il publia La Bible en Inde en 1868. Page 360, nous lisons : Kristna, ou Christna, signifie en sanskrit "Dieu, promis par Dieu, saint". Un grand érudit en sanskrit, qui a traduit nombre d'écritures indiennes, Max Müller, dit ceci : Le propos du livre de M. Jacolliot est que notre civilisation, notre religion, nos légendes, nos dieux, nous sont venus de l'Inde après être passés par l'Egypte, la Perse, la Judée, la Grèce et l'Italie… Comme le nom de Christ ou Christos n'est pas hébreu, d'où peut-il venir si ce n'est de Krishna, le fils de Devaki ou, comme l'écrit M. Jacolliot, Devanaguy ? Il est difficile – non : tout à fait impossible – de critiquer ou de réfuter une telle affirmation, et pourtant il est nécessaire de le faire, car l'intérêt est tel, je devrais plutôt dire la curiosité fiévreuse, excitée par tout ce qui touche à l'ancienne religion, que le livre de M. Jacolliot a produit une impression très large et très profonde [3].
Max Müller soi-même ! (pas de note infrapaginale cette fois, cette chronique n'en finirait plus ; mais qu'on me croie provisoirement sur parole : en la matière, le respect de Max Müller – dont je parlerai sans doute ici bientôt – vaut vraiment un strapontin au Panthéon.)
Je viens peut-être de mettre la main sur un Matteo Ricci civil, l'une de ces figures parfaitement inclassables qui, en une existence abrégée (Jacolliot est mort à cinquante-trois ans !) ont trouvé le moyen d'épouser toute une civilisation, de se faire âme-mêlée (comme on dit sang-mêlé) – au prix d'une plasticité spirituelle étonnante, non de ce métissage d'esbroufe et de tête de gondole, dont nous nous gavons aujourd'hui à coups répétés de festivals, de bondieuseries journalistiques et d'apostasies. Et, surtout, ont nourri le beau souci d'en rendre compte, de laisser trace de leur itinéraire d'infatigables voyageurs et de leur cheminement spirituel.
Louis Jacolliot cultive deux exécrations qui émaillent d'interminables apartés ses récits de chasse et de nuits passées à la belle étoile sous le ciel indien : les Anglais, d'une part, dont il ne manque aucune occasion de stigmatiser le cynisme tant à l'égard du peuple indien que de la France (afin de nous ravir, jure-t-il, notre influence commerciale et coloniale partout dans le monde) ; et, d'autre part, une certaine catégorie de soi-disant voyageurs qui ne connaissent de l'Inde, comme de l'Afrique (qu'il arpenta également), que ce qu'ils en devinent du hublot de leur cabine aux escales ou, pire encore, lors d'une incursion conduite à la hâte sur les voies les mieux balisées du sous-continent – et notre homme de déplorer que ce sont, le plus souvent, leur témoignage à l'emporte-pièce qui emporte crédit en Occident et impose l'image fausse que tout un peuple se fait ainsi d'un pays lointain.
Et je trouve décidément – ce qui ne laisse de me réjouir – aux secondes têtes de Turcs de M. Jacolliot un curieux air de famille avec nos travel writers malouins.
[1] Passionné ou non par les civilisations ou l'histoire de l'Inde, mettez la main sur un exemplaire de La Renaissance orientale de Raymond Schwab (préface de Louis Renou) publié par Payot en 1950. Cette histoire de l'apprentissage du sanscrit par l'Occident est l'un des plus beaux romans que je connaisse – le roman, excitant au plus haut degré, de la curiosité, de l'enquête archéologique, du décryptage des langues, des audaces intellectuelles et de la formation des sciences nouvelles.
[2] Anquetil Duperron, Voyage en Inde, 1754-1762, Relation de voyage en préliminaire à la traduction du Zend-Avesta, édité par Jean Deloche, Mononmani et Pierre-Sylvain Filliozat,École française d'Extrême-Orient, Maisonneuve & Larose, 1997.
[3] Source : site consacré au Yogi Ramsuratkumar Bhavan.
Second voyage au pays des éléphants par Louis Jacolliot, illustrations de Riou, Paris, E. Dentu, éditeur, libraire de la Société des Gens de Lettres, 1877. Frontispice de la deuxième édition.
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Dominique Autié
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