Où et quand me suis-je procuré ces cinq disques ? L'enregistrement date de 1974, il a été réalisé à Tokyo. L'édition en CD est plus tardive, 1990 si j'en crois la mention que j'ai sous les yeux. On y indique encore (mais sans doute la notice est-elle reprintée à l'identique du disque original) que l'artiste est née au Portugal en 1944. Je trouve sur un site une biographie récente qui me confirme qu'elle fut une enfant prodige : premier concert à quatre ans, une haute distinction à neuf.
En fait, j'ai découvert Maria João Pires non par cette première intégrale des sonates pour piano de Mozart mais par son interprétation des concertos pour clavier BWV 1052, 1055 et 1056 de Bach qu'elle enregistra pour le label Erato, sous la direction de Michel Corboz, en cette même année 1974. Pour être précis, il me faut écrire que j'ai découvert Bach joué au piano grâce à Maria João Pirès.
Quand je découvris, bien plus tard, les photographies qui ornent les cinq CD édités par Nippon Columbia sous marque Denon, ce fut un choc. La vigueur allègre des concertos de Bach avait désormais ce visage d'adolescente boudeuse, cette brève allusion androgyne sur un corps qui semble recevoir ses rondeurs du clavier qui l'invente (il m'aurait sans doute fallu reproduire ici la série des cinq clichés pris, de toute évidence, le même jour, en studio d'enregistrement – et à une date assurément antérieure à la prise de son de Tokyo).
Ces images ont coloré mon écoute des sonates de Mozart et scellé mon assuétude pour la musique de Bach interprétée au piano. Je trouve aux premières, sous les doigts de Maria João Pires, une fluidité qui me convient. Quant à ses concertos de Bach, je ne suis pas certain qu'ils résistent à la version de Glenn Gould (le seul Gould que je supporte dans Bach, pour n'aduler que ses sonates de Haydn et ses ballades, rhapsodies et intermezzi de Brahms) et encore moins à celle, limpide, d'András Schiff.
Les quelques autres de ses disques que j'ai acquis ont été enregistrés une décennie plus tard, chez Erato : Schumann (1985), Schubert (1986 et 1988), puis ce qui fut sans doute, en 1989, son premier enregistrement pour Deutsche Grammophon chez qui elle poursuivit sa carrière, un programme Schubert qui paraît dosé pour une classe de collège (ou un public de jeunes cadres formatés Sup' de Co) qu'il conviendrait d'initier à la musique romantique. Sur les trois disques d'Erato, la pianiste offre un visage émacié, sombre, presque terrifiant.
Car il y un mystère – ou, plus probablement, un secret – que les notices des disques des années 1980 (dans lesquelles ne figure pas une ligne de biographie de l'interprète) comme celles d'aujourd'hui s'appliquent à passer sous silence. J'ai lu toutefois, en son temps, que l'artiste avait connu un passage à vide, quelque chose comme une dépression qui avait creusé une parenthèse dans sa carrière. Mais ma mémoire est trop incertaine à ce propos pour que j'avance quoi que ce soit de plus. Et cet embargo relève sans doute d'une pudeur de la seule intéressée plus que de la délicatesse de ses maisons de disques successives. Force m'est pourtant de constater que j'ignore tout des enregistrements que Maria João Pires a multipliés ces quinze dernières années.
Tout en écrivant cette chronique, j'écoute non sans émotion sa version des deux concertos pour piano de Chopin – l'un de ses derniers enregistrements d'avant la traversée du désert, je suppose, paru en 1978 chez Erato. Étrange aberration dans mon existence que cette musique qui refuserait obstinément de vieillir devant le cliché sans date de la pianiste.
Maria João Pires (cliché extrait du volume 2 de W. A. Mozart, The Complete Sonatas For Piano, Denon, réédition de 1990, DC-8071 à 8075).
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Dominique Autié
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