Voilà une dizaine d'années que, de façon épisodique, j'accompagne des personnes en difficulté avec l'alcool.
Cette activité déroge aux prises en charge médicales et, surtout, associatives qui sont proposées, parmi un choix d'une effrayante pauvreté, à celle ou celui qui chemine douloureusement sur la sente aveugle de l'alcool.
Après une première décennie d'alcoolisme abstinent vécue avec bonheur, j'ai conçu le protocole suivant : me fondant sur la seule autorité que me confère l'expérience de la dipsomanie puis de la sobriété, je reçois en entretiens singuliers l'homme ou la femme qui, par bouche à oreille, s'est d'abord adressé à moi pour un conseil. Sur la table du salon, j'ai préparé deux assiettes à dessert, couteaux, serviettes en papier, verres ; un magnum d'eau minérale, des pommes dans un saladier.
Au cours de l'entretien, pendant lequel nous décidons de ne pas fumer, nous buvons de l'eau et mangeons une pomme, quelle que soit l'heure : longtemps encore après le sevrage, les pommes m'ont tant de fois tiré d'affaire quand, sous l'effet de la faim – ou du stress –, un odieux phénomène de salivation appelait à la bouche la forme du goulot et la brûlure du whisky avalé à lampées saccadées.
Cela va consister, par exemple, à conduire mon interlocuteur à reconnaître que la tentation de boire de l'alcool, d'y être entraîné malgré lui est un danger illusoire, une sorte d'épouvantail que d'autres aimeraient placer sur sa route – voire : dont lui-même s'accommoderait volontiers. Quelques mises en situation, inspirées de ce qu'il m'a dit de ses habitudes de vie, me permettent de lui faire décrire le principal écueil, tel qu'il se présente toujours sur la route de l'abstinent : imposer aux autres (camarades pratiquant le même sport, relations de voisinage, membres de la tribu…), sans forfanterie, presque tacitement, que le lien qui les réunit n'est pas la chope de bière ou le ballon de pastis qui, à peine vidés, se remplissent par la vertu d'un rituel qui a depuis longtemps cessé d'en être un ; que, dès lors qu'il commande un café ou un soda, c'est bien lui – qui a visage, voix et nom – que l'on coopte, à qui l'on entrouvre le cercle bruyant de la tablée (et cela vaut pour la rencontre de l'ami qui vous invite, non à s'entretenir avec vous, mais à prendre un verre).
Ce que je pratique au cours de ces entretiens est hors cadre, hors champ, il n'existe pas d'appellation contrôlée pour le désigner. Je soumets toutefois ce travail à un contrôle – à la façon dont l'analyste recourt de temps à autre au contrôle de celle ou de celui auprès de qui il a suivi son analyse didactique (mais je ne livre cette comparaison qu'avec la plus grande réticence, car la hantise de toute pratique sauvage de l'analyse m'habite dans cette démarche : il y a tant à dire et à partager de l'expérience de l'alcool, entre deux buveurs, qu'il n'y a même aucun mérite à se tenir, explicitement du moins, écarté des territoires de l'inconscient).
Quel que soit le cas d'espèce envisagé, force est de constater que toujours s'impose cette problématique de l'image de soi, de l'identité retrouvée, affirmée de nouveau. Identité offerte à soi-même avant de pouvoir envisager de la confronter à l'autre – conjoint, collègue, médecin, passants que l'on croise dans la rue. Mon rejet de principe de tout groupe thérapeutique, tels les Alcooliques anonymes [prononcer AA], qui impose l'anonymat – pire ! le « pseudonymat » – à ses membres tient à ce vice de forme rédhibitoire : on ne (re)construit personne en lui confisquant son nom. J'attends toujours de pied ferme la moindre contradiction sur ce point précis – en vingt ans, je ne l'ai jamais même entendue bafouiller. En outre, je tiens pour redoutable, appliquée à la détresse du buveur, cette forme particulièrement perverse d'exercice du pouvoir propre au monde associatif ; la lecture du livre de Joseph Kessel [1], qui contribua au rayonnement des AA en France, reste le meilleur document pour prendre la mesure du redoutable dispositif que constitue ce mouvement.
Le drame, à mes yeux, est l'absence d'alternative. Il convient de reconnaître que les groupes de parole – faute de l'assurance, pour le buveur, de trouver une écoute singulière – représentent pour beaucoup une béquille salutaire. Certains ont la force de caractère de s'en éloigner sans tarder. De comprendre que le buveur, abstinent ou non, qui s'est déjà noyé dans l'alcool, n'est plus à noyer dans une piétaille qui se recrute au bénéfice d'une association, quels qu'en soient les présupposés idéologiques, médicaux et simplement humains.
Rencontrer l'alcoolique, c'est accepter de se prendre au je. C'est un risque que peu sont prêts à assumer, ce que je comprends parfaitement : tant il est vrai qu'il n'y a pas plus pénibles, plus menteurs, plus mauvais patients que nous, quand nous buvons.
[1] Joseph Kessel, Avec les Alcooliques anonymes, Gallimard, 1960 (ouvrage disponible).
témoignage d'alcoolique
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Dominique Autié
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