L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

non tant rares que précieux
Passer pour un bibliophile me plonge toujours dans l'embarras. Selon la stricte étymologie, je le suis, comment le nier ? Pourtant, si je me délecte de la matérialité du volume, ma gourmandise n'est excitée qu'à la promesse d'un contenu.
Les dérives ne dateraient pas d'hier, ni même de Gutenberg. La bibliothèque d'un citoyen d'Herculanum renfermait plusieurs éditions des mêmes textes, laissant songer qu'il était collectionneur : conclusion hâtive d'archéologues et d'universitaires ? Au chapitre IX de son De tranquillitate animi, Sénèque fustige ceux qui accumulent les volumen sans les lire. Peu après l'invention du caractère mobile, en 1494, Sébastien Brandt embarque dans sa Nef des Fous quelques spécimens de bibliomanes. Et La Bruyère stigmatise encore l'un de nous au chapitre « De la mode » de ses Caractères [1]. Que répondre ? sans me rendre définitivement antipathique à tous ceux qui paient pour s'asseoir sur les gradins d'un stade, qui acquittent la redevance audiovisuelle, voire aux philatélistes eux-mêmes ? Il me vient ceci : j'ai le sentiment, achetant un livre de seconde main, de faire aussi métier de conservateur. Non de bibliothécaire. De pratiquer l'archéologie prospective (il y a un beau passage chez Dantec sur cette activité posthumaine). Est-ce un peu moins désuet, à vos yeux, que les soldats de plomb et les papillons ? [Je crains de m'enferrer.]
Je ne peux faire l'impasse, dans mon cas, sur la dimension chromosomique : je suis le fils de plusieurs générations d'ouvriers imprimeurs, des deux côtés. Je redoute que cette raison n'obnubile des souches plus spécifiques, exogènes, tout me le laisse supposer. Il y avait, dans la relation que mon père entretenait avec les livres qui entraient chez nous, une forme très singulière, étrange, de patience que je ne retrouve pas dans ma propre gestion.
Acheter, à vingt ans, les éditions déjà rares de Georges Bataille (mort en 1962, j'avais treize ans), de Roger Caillois, de Michel Leiris, témoignait d'une forme de piété. Il me semble que ce n'est pas plus compliqué que cela. Tant la première lecture de ces œuvres-là était, à l'époque, décisive. Ces livres, dans leur présence matérielle, ont étayé, pérennisé l'héritage moral – la typographie magnifique de mon édition argentine de Patagonie, de Caillois ! comme elle convient aux dernières lignes de ce texte, que j'emporterai dans la tombe :
Descendant le long de la côte jusqu'à l'une des extrémités des terres, je retrouve au large les présents immortels que personne ne mérita et devant qui les civilisations mêmes ne semblent durer qu'un jour : la mer, le vent froid du pôle et cette fixe constellation écartelée en sautoir sur le plus vaste ciel. Je ne me hâterai pas de mesurer ma vie à leur longévité. Il me faut auparavant apprendre à n'être pas indigne des ouvriers obscurs qui commencent ici une œuvre périssable. Là-bas, l'antique effort de leurs prédécesseurs m'a fait opulent. Vais-je leur être infidèle, quand la fidélité ne me commande que de bien exécuter ce que j'ai choisi d'accomplir ? Comblé de richesses et né dans l'entrepôt même où l'histoire les amassa, je suis trop redevable aux hommes pour mépriser leurs travaux et m'abstenir d'y prendre part. Je dois, comme fit chacun d'eux, apporter au trésor commun, à force de décence et de rigueur, un jour heureux, la chance aidant, une minuscule paillette. Alors seulement, je ne me sentirai plus parasite ou imposteur, mais me tiendrai bien droit à ma place et dans mon rang. Je pourrai traiter toutes les œuvres de l'homme d'égal à égal. J'aurai même conquis le droit de m'en éloigner et de voir comment, jusqu'à les faire disparaître, les rapetisse la distance.
Contrée toute d'espace et d'appel qui compose sur le sol un site comme il faudrait avoir l'âme…
S'il faut absolument décider d'un étalonnage diagnostique, je consentirais à quelque formule, d'ailleurs extraordinairement complexe à ajuster, qui rapporterait le nombre des volumes acquis à celui des pages lues, avec une troisième variable toutefois (un mathématicien m'aiderait à nommer rigoureusement tout cela) qui prendrait en compte le chiffre des volumes significativement consultés. On constaterait sans doute que, si le ratio des livres lus exhaustivement est d'un petit tiers, voire moins, dans certains secteurs où se trouve classée la littérature [le lecteur que je suis, à l'image de l'éditeur, mène une politique d'auteurs], ce ratio est non seulement inversé, mais doit tendre vers 100 % de volumes efficacement consultés (ou qui le seront) pour la part documentaire de mes achats. Cela est vrai, notamment, des livres assez nombreux que je rentre ces temps-ci pour nourrir, en amont comme en aval de la période, mon travail sur l'Inde des Grands Moghols.
Désiré, acquis, intronisé dans l'ordre sévère de la bibliothèque, lu ou consulté (toujours devenu peu ou prou familier – assez pour que je sache ce que j'y viendrai chercher, le moment venu), le livre cesse d'être rare – pour peu qu'il le fût. Il m'est simplement devenu précieux.
S'il y a quelque esprit de collection dans ma pratique, soyons loyal [pluriel de majesté, justifiant que l'adjectif s'accorde au singulier] : les livres n'en sont pas l'objet premier. Je me collectionne à travers les livres que j'acquiers. Qu'on l'écrive, qu'on le lise, qu'on paie pour se l'approprier, sans doute n'existe-t-il pas d'objet plus narcissique que le livre, dans tous ses états.
[1] Voir les deux articles Bibliophilie et Bibliophile de L'Encyclopædia Universalis, d'où je tire ces références.
La Pieuvre, texte de Victor Hugo, avec huit dessins d'André Masson, publié par Roger Caillois et Victoria Ocampo aux éditions des Lettres françaises à Buenos Aires en 1944 (entreprise éditoriale différente de l'hebdomadaire créé par Louis Aragon en 1941 sous le titre de Lettres françaises, qui parut jusqu'en 1972). En médaillon, l'un des huit dessins d'André Masson.
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Dominique Autié
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