blog dominique autie

 

Lundi 8 août 2005

07: 50

 

On ne dit pas devant moi

du mal de Marguerite Duras

 

 

duras

 

C'est comme ça, sinon je me fâche.

Pourtant, j'aurais au moins une bonne raison de détester cette femme, de lui tenir rancune à tout jamais pour avoir dit, de ce ton ferme qui était le sien : Les gens qui attendent de l’aide pour écrire, vous savez…, qui attendent d’avoir du temps, d’avoir du calme, une maison calme… c’est pas vrai ! C’est le prétexte. Ils n’ont qu’à écrire, partout. On écrit partout. Ce ne sont pas des écrivains, je veux dire. […] Pour L’Amant , je n’avais pas de lieu pour écrire. Je transportais mon manuscrit de lieu en lieu. On ne me la faisait pas, cette histoire-là, voyez-vous, c’est dans ce sens-là que je vous le dis. Je ne me racontais pas d’histoires là-dessus. Et je ne me raconte pas d’histoires. Je sais que quand on n’écrit pas, eh bien on n’écrit pas. C'est de moi qu'elle parlait ce jour-là, c'est moi qu'elle visait, c'est sûr, en répondant cela à Bernard Pivot [1].

Pourtant, j'aime cette femme. Que j'ouvre l'un ses livres, son texte me saisit à la tignasse et je ne peux plus refermer le volume. Qu'elle apparaisse sur un écran, je suis impressionné – quelque chose que je ne peux nommer autrement qu'une autorité morale, qui émane d'elle, de ce qu'elle écrit, s'impose, a prise sur moi. J'ai de bonnes raisons. J'en donne quelques-unes ici à qui aurait besoin de les entendre.

Voilà une femme qui, la première et la seule à ma connaissance, a procédé à une lecture de ces signes énigmatiques que sont les mains négatives dans les grottes peintes du magdalénien, à une époque où les préhistoriens multipliaient les hypothèses intenables et se prenaient les pieds dans le tapis. Plus largement, elle est la seule dont l'œuvre appelle, comme signes à part entières, ce que j'ai cru possible d'appeler les icônes corporelles – les ombres laissées sur les murs d'Hiroshima par le flash nucléaire, l'empreinte d'un corps sur les draps d'un lit (La Maladie de la mort) et jusqu'à ce texte, qui lui valut une sévère condamnation, donné en 1985 dans Libération où elle écrit : J'essaye de savoir pourquoi j'ai crié quand j'ai vu la maison. Je n'arrive pas à le savoir […] L'enfant a dû être tué à l'intérieur de la maison. Ensuite, il a dû être noyé. C'est ce que je vois. C'est au-delà de la raison [3]. J'ai posé l'hypothèse qu'elle a vu quelque chose qui s'apparente aux icônes corporelles d'Hiroshima – aux auras de l'enfant et de l'assassin.

Voilà une femme qui a suivi le parcours du combattant de l'alcool. Avec un courage et une dignité dont je sais le prix, Bernard Pivot lui demande pourquoi elle buvait. Réponse de Marguerite Duras : On boit parce que Dieu n’existe pas. Et Pivot consacre quelques instants à la présentation du récit dans lequel Yann Andréa évoque la cure de désintoxication de Marguerite Duras, M.D., un des livres les plus secouants que je connaisse sur le calvaire alcoolique [4].

Voilà une femme qui devient femme à quinze ans en s'offrant à un homme qui a le double de son âge. Et qui, à soixante-quatre ans, devient l'amante d'un homme qui n'a pas la moitié de son âge. Une femme dont les livres sont de la chair et de l'âme de femme aimante.

Je me suis trouvé en sa présence, une fois. Fin 1980 ou début 1981, je suis invité, à Paris, en tant qu'éditeur de sciences humaines, à une étrange grand-messe organisée pour la parution du premier numéro de la nouvelle revue officielle de l'école lacanienne [L'Âne ?]. Cela se tient dans un immense appartement [celui des Miller ? je n'ai plus aucun souvenir précis des circonstances exactes, à cette époque je buvais]. Je suis comme déjà marié avec une Lot-et-Garonnaise un peu plus âgée que moi, que j'épouserai pour des prunes deux ans plus tard. Elle m'accompagne dans mon voyage professionnel (j'habite Toulouse depuis fin 1979). Elle se présente une grande heure avant moi à la soirée en question, prévient que je suis retardé à notre hôtel par un rendez-vous avec un auteur.

Je partage l'ascenseur avec Bernard-Henri Lévy. Dans l'une des premières pièces, Lacan siège au centre d'un sofa, drapé dans un plaid, nimbé d'une noria d'égéries blondasses. Je cherche ma future épouse, ne rencontre que des faciès de célébrités. L'angoisse paranoïde de l'alcoolique dipsomane fait boule dans ma poitrine. Ce n'est que parvenu dans la pièce la plus éloignée de l'entrée que je la vois, qui me fait signe. Elle est près de la fenêtre. J'approche assez pour discerner la personne avec qui elle s'entretient, qui me regarde venir. Je n'en crois pas mes yeux. On me sourit. Je vous présente mon mari, entends-je alors, mais vous me pardonnerez, ça fait une heure que nous bavardons et je n'ai pas pensé à vous demander votre prénom…, dit-elle à Marguerite Duras.

J'emporterai dans la tombe le sourire à la fois complice et désolé que m'adressa Duras : Nous avons échangé des recettes de cuisine du Lot-et-Garonne, me dit-elle. Nous avons passé un merveilleux moment, votre femme et moi. Je vous laisse. Mon arrivée avait rompu le charme, cette joie que je suppose rare, quand on s'appelait Marguerite Duras, de pouvoir bavarder confitures avec une femme qui ne sait pas qui vous êtes et tenir le gotha à distance pendant tout ce temps. Il va sans dire que l'anecdote me fut imputée à charge par ma belle-famille, qui haïssait chez moi l'intellectuel et le parisien natif (ce qui, pour ces gens-là, relève du pléonasme), comme si j'avais été en quoi que ce fût responsable que leur fille, élevée au tube cathodique, ignorât le visage – et jusqu'au nom, sans doute – de Marguerite Duras.

À un moment de l'entretien, Bernard Pivot suggère, pour tenter de cerner son œuvre, l'image d'écrivain du désir. Elle s'insurge  : Non, pas écrivain du désir, je ne veux pas. Vous ne dites pas : écrivain de la Corse Femme admirable qui ignorait sincèrement que puissent exister, fiers de l'être, des écrivains de terroir.

 

[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2003. J'avais évoqué ici l'entretien avec Marguerite Yourcenar, également publié en DVD dans cette même série.
[2] Les Mains négatives, in Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les Mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[3] Sublime, forcément sublime, Christine V., paru dans Libération du 17 juillet 1985. C'est moi qui souligne, par les italiques, la phrase C'est ce que je vois. Un chapitre de mon livre L'Imposition des mains s'intitule « Les icônes corporelles de Marguerite Duras » ; 1993, éditions L'Éther vague, Patrice Thierry, diffusion Verdier.
[4] Yann Andréa, M.D., Éditions de Minuit, 1983.

Marguerite Duras, Paris, septembre 1984 (d'après le DVD Gallimard/Ina).

 

Commentaires:

Commentaire de: Berlol [Visiteur] · http://www.u-blog.net/berlol/
"quand on n’écrit pas, eh bien on n’écrit pas"...
Je crois que c'est dans "Le Square" qu'elle fait dire à l'un de ses personnages : "quand la rue est balayée, la rue est balayée."
Le truisme durassien énonce l'évidence, il évide le phénomène de ses particularités locales pour l'universaliser, voire le détacher de ses causes et conséquences. Son traitement des faits divers est de même nature. Le truisme n'est que l'un des moyens littéraires, économique s'il en est (Duras n'a jamais été fervente de la phrase longue et tortueuse), qui anime la parole durassienne, si forte, si autoritaire (comme vous dites en parlant d'autorité morale).
Devant moi non plus, on ne dit pas du mal de Marguerite. (Je crois d'ailleurs que nous sommes nombreux.)
Permalien Lundi 8 août 2005 @ 10:52
Commentaire de: Lambert Saint Paul [Visiteur] · http://lambertsaintpaul.hautetfort.com/
Vous émûtes au point de me plonger dans Duras que j'ai toujours toisé du bout de l'oeil. Merci pour ce texte magnifique.
Permalien Lundi 8 août 2005 @ 20:29
Commentaire de: L'apostat [Visiteur] · http://destroublesdecetemps.free.fr
je vois pas tres bien pourquoi s'inquiété d'entendre dire du mal de Duras. Dire qu'on n'aime pas Duras, c'est pas dire du mal de cette femme, mais seulement exprimer le sentiment que sa lecture inspire. On peut ne pas aimer une écriture. Celle de Duras m'endort. Je le dis tout net: je n'aime pas lire Duras, comme d'ailleurs je n'aime pas les films tirés de ses livres. C'est comme ça. Il y a pire, la lecture de Proust. cela dit, lorsqu'on veut écrire, on peut toujours trouver le moment pour le faire. Les moyens sont si dérisoire et à porté de tous. Pour ce qui est de l'alibi de l'alcool... Naturellement, elle buvait parce qu'elle aimait ça. C'est parce qu'on aime une drogue (et l'alcool en est une) qu'on en use. "Dieu", là dedans, ça a bon dos. D'ailleurs, admettre que ce dieu n'existe pas est plutôt signe d'une émancipation, une preuve de liberté d'esprit, et non l'origine d'une angoisse, à moins que la liberté effraie. Mais là, c'est d'autre chose que de ce dieu, dont on parle. Pour en revenir à l'alcool, je vois pas le rapport avec la dignité et patati et patata. Quand on est bourré, on fait pas semblant. Et la dignité n'a rien à voir à l'affaire. Pourquoi l'allibi de la morale, en permanence, pour justifier un comportement que beaucoups vont jusqu'à répugnier? Qu'est-ce que ça fou, que ça répugne? On bois parce qu'on aime ça, et quand on est ivre, on titube. C'est comme ça. Et y a pas de dignité ou je ne sais trop quoi qui ait un rapport avec cette histoire. Bref, il me semble, à moi, que la dignité, c'est de revendiquer ce que l'on fait sans chercher d'alibi. Et tant pis si ça plait pas.
Permalien Jeudi 18 août 2005 @ 01:05
Commentaire de: sophie [Visiteur]
Je ne pourrais pas dire de mal de Duras, ayant beaucoup trop d'estime pour elle, voire même de l'adulation.
Marguerite Duras et cette façon arithmétique de penser que 1 = 0 et que 1 + 1 = 1. De l'huile d'olive, par exemple, il lui en fallait toujours deux bouteilles. Dans la maison de Neauphle elle avait placardé dans sa cuisine une liste des choses essentielles à avoir dans les placards. De la pâtée pour chat Ronron, par exemple, au cas où des amis viendraient avec leur chat.
Originale, Duras, excessive peut-être aussi, dans ses relations, dans l'alcool, dans l'écriture. A la fin de sa vie, ses personnages comptaient plus que ses propres amis, du moins lui paraissaient-ils plus réels.
Duras et sa voix, Duras et ses silences, Duras et sa franchise, son honnêteté, sa "sauvagerie" dont a hérité son fils Jean Mascolo.
Duras qui dit n'avoir pas vécue, à cause de l'écriture... cette absence à la vie, elle en parle parfaitement, cette vie à côté de la vie, en parrallèle.
Duras restera un écrivain majeur du 20ème siècle.
"Les gens de mes livres sont ceux de ma vie" a écrit Duras dans un carnet intime. Mais au fond, pour un écrivain, n'est pas tellement vrai...
Permalien Vendredi 17 mars 2006 @ 23:58
Commentaire de: sophie [Visiteur]
Je ne pourrais pas dire de mal de Duras, ayant beaucoup trop d'estime pour elle, voire même de l'adulation.
Marguerite Duras et cette façon arithmétique de penser que 1 = 0 et que 1 + 1 = 1. De l'huile d'olive, par exemple, il lui en fallait toujours deux bouteilles. Dans la maison de Neauphle elle avait placardé dans sa cuisine une liste des choses essentielles à avoir dans les placards. De la pâtée pour chat Ronron, par exemple, au cas où des amis viendraient avec leur chat.
Originale, Duras, excessive peut-être aussi, dans ses relations, dans l'alcool, dans l'écriture. A la fin de sa vie, ses personnages comptaient plus que ses propres amis, du moins lui paraissaient-ils plus réels.
Duras et sa voix, Duras et ses silences, Duras et sa franchise, son honnêteté, sa "sauvagerie" dont a hérité son fils Jean Mascolo.
Duras qui dit n'avoir pas vécue, à cause de l'écriture... cette absence à la vie, elle en parle parfaitement, cette vie à côté de la vie, en parrallèle.
Duras restera un écrivain majeur du 20ème siècle.
"Les gens de mes livres sont ceux de ma vie" a écrit Duras dans un carnet intime. Mais au fond, pour un écrivain, n'est-ce pas tellement vrai...
Permalien Samedi 18 mars 2006 @ 00:06
Commentaire de: fafa [Visiteur]
je n'ai jamais compris l'utilité de rabacher la rencontre avec l'amant dans trois de ses livres...N'a-t-elle pas eu peur de lasser le lecteur avec ses répétitions? j'ai beau adorer MD, cette question me perturbe et reste sans réponse
Permalien Dimanche 24 septembre 2006 @ 17:17
Commentaire de: Alemanni [Visiteur]
Bonjour
J'aimerai savoir où je pourrais trouver l'article de Marguerite Duras "sublime, forcément sublime Christine V"
Permalien Lundi 30 octobre 2006 @ 21:58
Commentaire de: admin [Membre]
Vous ne trouverez officiellement ce texte nulle part.
Marguerite Duras a été très lourdement condamnée sur plainte des Villemin : l’intégralité de ses droits d’auteur sur L’Amant lui a été confisquée au bénéfice de ces derniers.
Le texte, bien évidemment, est interdit de publication et toute personne qui le ferait circuler s’exposerait à des poursuites.
C’est, à mes yeux, l’un des textes les plus beaux et les plus humains de Marguerite Duras. La condamnation a été portée sur une lecture entièrement faussée de ce texte, c’est un cas étrange, unique, d’une décision de justice portée contre un texte que nul n’a vraiment lu – parce que nul ne pouvait, sans doute le lire avec l’amour dont l’auteur faisait preuve pour Christine V. (de surcroît dans le climat qui entourait cette affaire, largement manipulé par les médias qui, à cette occasion, ont pris la mesure de l’étendue de leur effrayant pouvoir). C’est un texte d’amour, de la première à la dernière ligne. Il est, pour cette raison, bouleversant.
J’espère que ces quelques lignes vous éclaireront, faute de satisfaire votre attente, que je comprends.
D.A.

 

Permalien Lundi 30 octobre 2006 @ 22:24
Commentaire de: bixente [Visiteur]
admin...amour pour christine villemin??? de qui se moque t'on??? c'est tout de meme une accusation profonde que de romancer de la sorte un crime qu'elle n'a apparement pas commis...que margueritte duras ait eut un amant tres bien...(ça nous fait une belle jambe) qu'elle accuse madame villemin d'en avoir un et que cela aurait provoqué sa noyade dans une baignoire, s'en est une autre et c'est inadmissible ! j'aprouve le jugement...
Permalien Mardi 31 octobre 2006 @ 23:53

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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